Les monstres de l’histoire façonnent leur héritage funeste avec le temps. Médecin du camp d’Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale, le suppôt du nazisme Josef Mengele s’est métamorphosé en figure épouvantable. Pour beaucoup, il reste l’ordonnateur des plus viles expérimentations humaines et l’organisateur hideusement consciencieux de la mort de milliers de déportés. Le récit de son périple sud-américain au lendemain de la guerre, comme de nombreux autres bourreaux allemands, reste néanmoins peu connu. Josef Mengele n’a jamais été arrêté, il a erré sur une terre aux antipodes de son pays natal jusqu’à sa mort confidentielle en 1979. En 2017, Olivier Guez consacrait un ouvrage à cet exil, La Disparition de Josef Mengele. Adoptant une démarche presque journalistique, l’auteur décrit par une plume directe et sans ornement la trajectoire d’un être abject progressivement oublié du monde. L’écrivain défait son personnage de tout superflu. De ses lignes, émerge une évocation frontale de la fuite, et des abominations dont est coupable l’ancien médecin eugéniste. Kirill Serebrennikov est lui, certes un cinéaste politique, mais avant tout un réalisateur lyrique et esthète. En s’emparant du roman, il lui insuffle une tonalité différente. Le metteur en scène déconstruit Josef Mengele et lui refuse l’héroïsme de la cavale. Son adaptation du livre déshabille le tortionnaire, jusqu’à en faire un reclu condamné à la solitude. Olivier Guez documente par ses écrits, Kirill Serebrennikov illustre l’effroi, l’indignation et la décrépitude. Plus qu’une transposition à l’écran, La Disparition de Josef Mengele est un changement profond de grammaire artistique. Cette métamorphose se nourrit du propre exil du réalisateur. Le cinéaste est lui-même forcé de vivre depuis plusieurs années loin de ses terres natales. Emprisonné pour des motifs frauduleux à plusieurs reprises, il a fui le totalitarisme russe pour continuer à s’exprimer librement. Kirill Serebrennikov a laissé derrière lui le passé du sol par instinct de survie, mais le cinéaste est une victime de l’autoritarisme. Son protagoniste est lui aussi en transhumance, mais il a entretenu pendant des décennies le souvenir de l’abjection nazie. Un homme libre enchaîne un prophète du mal.
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