Pour un premier film, Abdellatif Kechiche fait fort. On retrouve déjà toutes les qualités de son cinéma méticuleux et exigeant, préférant le sous-texte et l'émotion vive à la description et la narration passive. Il apparaît que Kechiche savait déjà quel aspect il souhaitait donner à sa filmographie - agréable de voir qu'il avait déjà "La Graine et le Mullet en tête" - et comment travailler avec les matériaux cinématographiques, acteurs et actrices compris. Car Kechiche est un formidable directeur d'acteurs/actrices. Sami Bouajila, tout en retenue, parvient à donner à Jallel toute la grâce et la gentillesse dont le personnage revêt tandis qu'Elodie Bouchez excelle en jeune femme instable.
Si "La faute à Voltaire" présente le passage de Jallel, immigré tunisien qui cherche à séjourner en France, à Paris, il présente une tranche de vie représentative d'une réalité sociale faite de précarité, de marginalité, mais aussi de cosmopolitisme et d'entraide. Les personnages défilent dans la vie d'un homme, certains restent, d'autres partent. Les chemins d'individus aux parcours différents se croisent ou sont amenés à se croiser, puis se séparent. Le cinéma arrive bien souvent à donner aux parcours de vie une fin bienvenue ou inattendue. Ici, la réalité, parfois belle, parfois dure, rattrape constamment le cours de la vie.
Kechiche parvient à éviter l'écueil du misérabilisme, peut-être pas du populisme, mais donne la parole aux marginaux, aux exclus. Il moque avec une extrême habileté l'absurdité des méthodes de réinsertion - Lucie affirmant sans aucune conviction que la psychiatrie la "restructure" - et les contradictions de notre cher pays, s'arguant pays des droits de l'homme mais excluant les sans-papiers et ne luttant pas (peu?) face à la pauvreté et la misère. Il y avait bien des contradictions chez Voltaire, panthéonisé et idole d'une République plus Gaulliste et Napoléonienne que Révolutionnaire, qui estimait le peuple indigne d'être guidé par lui même.
La faute à Voltaire, donc, si l'étendard des Droits de l'Homme est levé et annihile toute contestation de par sa légitimité invoquée par le pays qui s'en revendique l'auteur et qui s'en sert comme bon lui semble.