Quand Marguerite Duras indique dans ses Lieux que « l’amplitude de l’écriture a été atteinte avec ce film », elle souligne un aspect essentiel sans lequel toute critique serait d’avance avortée : l’indissociabilité entre La Femme du Gange et la poétique de son auteure. Poétique véritablement chamboulée à partir du Ravissement de Lol V. Stein, première œuvre du cycle indien, et prolongée avec Le Vice-Consul quelques mois plus tard. Le film repose sur le primat du mot sur la phrase et sur l’image : deux voies dramatiques traversées par des voix qui tantôt coïncident tantôt traitent de sujets ou de temporalités antérieurs. Et pourtant tout fait bloc. Les flots de parole accompagnent les errances de corps qui ne parviennent à rester en place, vont et viennent sur le sable symbole du temps, regardent la mer symbole du tout. Associations phoniques, répétition d’une question et de sa réponse, à l’identique. Il est difficile, face à La Femme du Gange, de demeurer immobile, tant l’envie nous prend de plonger dans l’image à la rencontre de ces morceaux d’humanité brute qui étaient déjà là avant et seront toujours là quand l’écran noir apparaîtra.
Une bipolarité fondamentale régit l’univers de Duras : d’incessants mouvements dans des plans fixes, des marches au rythme balbutiant pour aller nulle part, la dualité terrible entre l’ici et le là, entre ce qu’il y a devant nous et ce que nous percevons en nous-mêmes. Ça résonne terriblement. Le cadre du long-métrage s’enracine à la fois dans le temps et hors du temps, il permet à Depardieu de dire « j’ai dépassé la distance » et de redouter la fin de la lumière. Rongée par la peur de l’engloutissement de la mort, La Femme du Gange souffle au cinéma un mystère fait de noms fait de sons fait de vent et de corps en action. Une longue marche qui n’a ni début, ni milieu, ni fin.