À l’aube du nouveau millénaire, entre anxiété millénariste et délire mystique, La Fin des Temps s’invitait en 1999 dans les salles obscures avec, en guise de croix, un Arnold Schwarzenegger prêt à affronter le Diable lui-même. Le film, pourtant nanti d’une promesse hautement symbolique — celle d’un duel entre l’homme, la foi, et l’apocalypse —, s’inscrit dans cette époque trouble où Hollywood tentait de conjuguer peur religieuse, action spectaculaire et questionnement existentiel. Le résultat, bancal mais fascinant, mérite plus qu’un simple regard rétrospectif.


Derrière la caméra, Peter Hyams orchestre un chaos new-yorkais teinté de soufre, de pluie noire et d’angoisse biblique. La ville n’est plus un décor : elle devient le théâtre gothique d’une fin annoncée, poisseuse, hérissée de croix renversées et de prêtres hagards. L’ambiance est chargée, saturée d’un symbolisme appuyé, mais non sans efficacité. Les ruelles suintent la paranoïa et la musique de John Debney, à défaut d’être subtile, amplifie cette sensation de fin imminente avec des élans de latin chorale qui lorgnent vers l’ésotérisme hollywoodien.


C’est dans cette atmosphère de crépuscule que surgit Jericho Cane, ancien policier brisé, alcoolique, vivant dans l’ombre de son propre désespoir. Schwarzenegger, qu’on avait laissé sur les hauteurs mécaniques de Terminator 2, revient ici dans un rôle plus ambigu. Moins monolithique qu’à l’accoutumée, il incarne un homme vidé de toute foi, hanté par la perte, et paradoxalement choisi pour porter la dernière étincelle d’humanité. Ce n’est pas tant l’interprétation brute qui marque, mais ce que le film tente de faire de lui : une figure christique inversée, un homme de muscles forcé de se plier à l’intangible.


Face à lui, Gabriel Byrne campe un Diable à l’élégance vénéneuse. Pas de cornes ni de flammes : il murmure, séduit, manipule. Il incarne moins le mal tonitruant que l’ombre gracieuse du doute. Son apparition dans l’église, en pleine liturgie, ou sa confrontation feutrée avec Jericho sur les faiblesses humaines, comptent parmi les rares moments où le film effleure une certaine intensité théologique. Malheureusement, ces fulgurances sont trop rares, souvent noyées sous les effets pyrotechniques et les poursuites en hélicoptère.


Le récit, lui, vacille entre le thriller surnaturel et le blockbuster païen. L’idée d’un enfant né sous une constellation satanique, poursuivi par une secte apocalyptique, aurait pu donner lieu à un conte noir, philosophique, hanté par la foi et le doute. Mais La Fin des Temps préfère le fracas des armes à la lenteur du vertige spirituel. Chaque tentative de gravité est rapidement court-circuitée par un fusil à pompe ou une explosion cathartique. Le film marche à côté de son potentiel, hésitant constamment entre le spectaculaire et le sacré.


Et pourtant, une certaine sincérité traverse ce chaos. Il y a, dans la trajectoire de Jericho, une rédemption rugueuse qui finit par frôler l’émotion. Le sacrifice final, emprunté à une imagerie résolument christique, tente d’apporter une note de tragédie à un récit trop souvent détourné vers l’action pure. La scène, baignée d’une lumière dorée, tente d’invoquer quelque chose de plus grand — une foi perdue qui renaît dans la douleur. Ce n’est pas entièrement réussi, mais l’intention, elle, mérite d’être saluée.


La mise en scène, bien que datée, parvient parfois à instaurer un vrai climat de tension. Les jeux d’ombres, les figures religieuses détournées, les corps suspendus entre ciel et enfer : autant d’images qui évoquent un cinéma de genre un peu plus ambitieux qu’il n’en a l’air. Ce qui manque, en revanche, c’est la constance. Le film est trop tiraillé entre son envie d’embrasser le grand spectacle et celle de poser une vraie réflexion sur la foi, le mal et la place de l’homme dans l’univers. Il préfère suggérer qu’explorer, poser des figures plutôt que des questions.


En définitive, La Fin des Temps n’est ni un chef-d’œuvre méconnu ni un navet absolu. Il est ce film charnière entre deux époques : celle d’un Hollywood encore hanté par ses croyances, et celle d’un cinéma d’action en pleine mutation, prêt à tout simplifier. Il échoue souvent, mais il échoue avec panache — et parfois, même, avec gravité.


On aurait pu espérer une apocalypse plus vertigineuse, un combat plus métaphysique, un héros plus brisé encore. Mais dans son inaboutissement même, La Fin des Temps reste le témoin maladroit d’une époque inquiète, suspendue entre deux millénaires, qui voyait dans le feu et le sang les prémices d’un monde nouveau. Un monde que même Schwarzenegger ne pouvait pas sauver à coups de poings.

Créée

le 26 juil. 2025

Critique lue 7 fois

Kelemvor

Écrit par

Critique lue 7 fois

1

D'autres avis sur La Fin des temps

La Fin des temps

La Fin des temps

6

The-Lizard-King

435 critiques

Finis Dierum

Fin de millénaire oblige, le cinéma a tôt fait de mettre sur pied des films (peu ou prou) religieux pour les sortir en 1999 (Stigmata, The Sixth Sense, Resurrection, Stirs of Echoes). C'est ainsi que...

le 3 mars 2019

La Fin des temps

La Fin des temps

6

Fatpooper

14122 critiques

La foi et le Glock 9mm

Après avoir enchaîné tous ces vieux films, j'avais besoin de mettre quelque chose d'un peu plus récent. End of days est l'idéal. A priori on se dit que ça va être mauvais, y a le governator dans un...

le 21 nov. 2012

La Fin des temps

La Fin des temps

5

estonius

6585 critiques

Ni bon, ni mauvais...

Bon déjà le 20ème siécle et le 2ème millénaire ne se terminent pas le 31 décembre 1999, mais le 31 décembre 2000. Vous me direz tout le monde s'en fout, mais j'y tiens. Un scénario faible et parfois...

le 6 sept. 2022

Du même critique

Batman v Superman - L'Aube de la Justice

Batman v Superman - L'Aube de la Justice

4

Kelemvor

765 critiques

Que quelqu'un égorge David S. Goyer svp, pour le bien-être des futures adaptations DC Comics !

Qu'on se le dise, Man of Steel était une vraie purge. L'enfant gibbeux et perclus du blockbuster hollywoodien des années 2000 qui sacrifie l'inventivité, la narrativité et la verve épique sur l'autel...

le 25 mars 2016

Michael

Michael

4

Kelemvor

765 critiques

Man in the Mirror... sans reflet

Michael Jackson n’a jamais été un simple chanteur. Il a déplacé les lignes de la pop jusqu’à en redessiner la cartographie entière, hybridant le rhythm and blues, le funk et la variété mondiale dans...

le 22 avr. 2026

Avatar - De Feu et de Cendres

Avatar - De Feu et de Cendres

7

Kelemvor

765 critiques

Sous les braises de Pandora

La lumière, ici, ne naît plus. Elle couve. Elle ronge. Elle persiste comme une braise obstinée sous la cendre d’un monde que l’on croyait sauvé. Avatar : De feu et de cendres ne s’ouvre pas comme un...

le 17 déc. 2025