Quel film surprenant, très beau formellement, comme au début, un magnifique plan d’un gamin dans les escaliers, qui vient d’apprendre la mort de son père, avec en contrebas, la foule des badauds et un peu plus tard, un enchaînement de plans géométriques qui montrent l’immensité de la ville de New York, style « Berlin, symphonie d’une grande ville » de Ruttmann, ou « L’homme à la caméra » de Vertov, avec panoramiques vertigineux, zooms, fondus-enchainés, superpositions, travellings avant, pour se détacher sur un homme seul à son bureau, travaillant parmi une multitude d’autres employés comme lui .
https://www.youtube.com/watch?v=Er7kOfPGbmQ
On se dit qu’on va assister à un film théorique, avec une réflexion sur l’individu face à la société. Comment s’extirper de la masse et se faire une place au soleil dans cette ville tentaculaire ? Comment accomplir son rêve américain sans être broyé par la foule ?
Et c’est bien le propos de « La foule », mais c’est de façon très intimiste que King Vidor va exposer sa thèse.
On va suivre le parcours de cet homme de la campagne, John, né un 4 juillet (jour de la fête nationale américaine) que son père voyait devenir « quelqu’un d’important » et qui très jeune laissait entrevoir de grandes dispositions . A l’âge adulte, John part à la conquête de New York et entend bien accomplir sa destinée . Il va ensuite rencontrer Mary, avoir 2 enfants (un garçon et une fille) et puis …et puis, les choses vont s’avérer plus compliquées que prévu…
Mais ce qui surprend dans ce film de 1928, c’est l’attention donnée aux détails intimes de la vie de couple des héros. Lors de leur première rencontre, dans une fête foraine, on voit la séduction opérer entre eux. Plus tard, avant leur première nuit, dans un train en direction des chutes du Niagara, leur empressement, mais aussi leur anxiété à l’idée de passer cette première nuit ensemble sont tout à fait palpables et montrés de façon explicite et drôle. Tout comme la difficulté pour John à se faire admettre par sa belle famille, sonne à la fois très juste et prête à sourire.
Tout au long du film, ces petits détails touchants contribueront à l’empathie qu’on éprouvera pour les personnages, ce qui fait que « La foule » est à la fois une réflexion sur la dualité et les interactions entre l’individu et la société et une description sensible de la vie quotidienne difficile d’un couple qui s’aime, à New York à l’aube de la crise de 29.
C’est un film qui s’interroge aussi sur l’envers du rêve américain : l’échec . Un individu peut-il y survivre ? L’amour est-il possible pour un homme au chômage ?
Ce qui est très beau, à la fin du film, c’est que même quand il est au fond du trou, alors qu’il vient de gagner un peu d’argent, John pense à offrir un bouquet de fleurs à sa femme et des places de spectacle à toute la famille !
Les deux acteurs principaux sont superbes : lui au départ, confiant en son destin, puis au bord du gouffre et elle charmante, pudique et finalement très forte, jouent juste, très expressif comme toujours dans les films muets, mais sans en faire trop.
La mise en scène est somptueuse, avec moult mouvements de caméra justifiés, plongées et contre plongées signifiantes et une très belle appréhension des espaces, comme l’exiguïté de l’appartement des amoureux qui use leur quotidien ou le gigantisme du bureau de John, ou de la salle de maternité de Mary, qui montre combien ils ne sont pas seuls au monde au milieu de cette multitude !
Bref, tout ça pour dire, que La Foule est un film qui se laisse regarder, sans trop de déplaisir... ;-)