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le 10 févr. 2026
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Il y a, chez Paolo Sorrentino, une fascination ancienne pour les figures de pouvoir immobiles, presque figées dans leur propre légende. Avec La Grazia, il pousse cette logique jusqu’à une forme de dépouillement paradoxal. Le film suit un président en fin de mandat, ancien juge devenu incarnation d’un ordre qu’il ne parvient plus à habiter. À six mois de son départ, il doit signer une loi sur l’euthanasie et statuer sur deux demandes de grâce, celles d’un homme ayant abrégé les souffrances de sa femme et d’une femme ayant tué un mari violent. Des dilemmes lourds, presque trop parfaits pour être vrais, et qui donnent au film une allure volontairement schématique. Sorrentino ne cherche pas tant à résoudre ces cas qu’à exposer, presque à ridiculiser, notre besoin de mettre de l’ordre dans ce qui, par nature, y échappe.
Ce qui se joue alors dépasse largement le cadre politique. La Grazia devient une méditation sur l’arbitraire du jugement. Entre la souffrance inutile d’un cheval qu’on refuse d’achever, l’ambiguïté morale d’un geste de compassion et l’irréversibilité d’un meurtre, le film trace une cartographie trouble des zones grises. Le pouvoir judiciaire y apparaît profondément kafkaïen, fondé sur des lignes de partage instables, traversé par des passions qui biaisent toute prétention à l’objectivité. L’amour, en particulier, agit comme une force souterraine. Le président, hanté par une infidélité vieille de quarante ans, voit ses décisions présentes contaminées par un passé irrésolu. Derrière la rigueur affichée, c’est une subjectivité à vif qui gouverne. Sorrentino esquisse ainsi une idée plus vertigineuse encore. Le président, par une simple signature, peut infléchir le destin d’une nation, non seulement politiquement mais moralement. Et pourtant, cette autorité repose sur un être profondément instable, traversé de contradictions.
La mise en scène épouse cette tension entre maîtrise et vacillement. Visuellement, le film est d’une beauté parfois écrasante. Les cadres larges, les décors somptueux, cette élégance presque excessive, tout concourt à isoler davantage les personnages. Ils semblent entourés de tout, et pourtant en manque de quelque chose d’informulable. Cette beauté devient presque inconfortable, comme si elle révélait leur incapacité à habiter pleinement leur propre vie. Sorrentino n’abandonne pas pour autant ses élans baroques. Certaines séquences, un astronaute en larmes, un chien robotique, des visions chorégraphiques, flirtent avec l’exercice de style et paraissent, cette fois, plus décoratives que signifiantes. D’autres, en revanche, trouvent une justesse inattendue, comme ces instants plus triviaux où le président chante avec des vétérans, où le film respire enfin, retrouvant une forme de légèreté que le personnage lui-même semble chercher sans jamais l’atteindre.
Les personnages secondaires participent à cette mise à l’épreuve du pouvoir. La fille, tournée vers l’action, le confronte à son inertie. Une amie plus libre fissure son autorité. Même le pape, figure étonnamment moderne dans son apparence, presque caricaturale dans sa volonté de séduire, rappelle la rigidité des institutions qu’il incarne. Sous le vernis de la nouveauté, rien ne cède sur l’essentiel. L’euthanasie reste un interdit absolu. Le contraste est limpide. Les structures, politiques comme religieuses, imposent leurs cadres, même aux individus qui prétendent les incarner autrement.
Dans ce film de la maturité, les personnages n’évoluent pas vraiment. Ils tournent, hésitent, reviennent sur eux-mêmes. Ce mouvement circulaire peut frustrer, mais il fait sens. La grâce, ici, n’est ni spectaculaire ni transformative. Elle est fragile, presque invisible, et peut facilement être manquée. La Grazia est moins un récit de décision qu’un film sur l’impossibilité de décider sans se trahir.
Il en résulte une œuvre exigeante, parfois inégale, où la splendeur visuelle côtoie une forme de stagnation narrative. Mais cette hésitation est aussi sa vérité. Sorrentino filme un homme qui, au sommet de sa fonction, découvre qu’il ne pourra jamais séparer totalement la loi de lui-même. Et que derrière chaque geste d’autorité se cache, irréductible, une part d’arbitraire.
Créée
le 21 mars 2026
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