À y regarder de plus près, je n'ai pas vu des masses de long-métrages muets. Des Chaplin principalement, ainsi que quelques autres de Fritz Lang, sans oublier le serial Fantomas de Louis Feuillade. Ça tombe bien, car le 1er mai dernier, qu'y avait-il de mieux à faire que de célébrer la journée internationale des travailleurs ? Quel meilleur jour pour se (re)plonger dans le centenaire d'une œuvre révolutionnaire au sens propre (depuis le 28 avril plus exactement) : La Grève de Sergueï Eisenstein ?
Je dois avouer que pour un film de propagande, on a affaire là à quelque chose d'exceptionnel, sans nul doute l'un des meilleurs de son registre. Il faut dire aussi que Sergueï Eisenstein a un talent certains, le bonhomme ayant théorisé le « montage d'attractions », consistant, entre autre, à juxtaposer des images choquantes afin de stimuler le spectateur, l'impliquer, tout en rompant avec la narration linéaire classique. Une sorte de montage parallèle++, en somme.
Cela fait de cette Grève un film muet qui a curieusement très bien vieilli. Comprenez par là que le montage dynamique, le fait qu'un plan possède ici une durée moyenne de 2,5 secondes, rapproche davantage le film de nos standards d'aujourd'hui. Aussi, le long n'hésite à aucun moment à se montrer cru, au point où même le stoïcien que je suis en est presque ressorti choqué : une vache se faisant abattre (pour de vraie) devant nos yeux ou un gamin étant balancé de plusieurs étages (cette fois-ci pour de faux heureusement), pour ne citer que deux des scènes les plus choquantes…
Le fait que le film a beaucoup à nous dire, y compris concernant notre lien à l'animal, pourrait presque faire passer La Grève pour un film « d'écolo-gauchiste-woke-LGBT » d'aujourd'hui (et encore, je ne vais pas évoquer des violences policières, elles aussi présentes dans le film). Le long n'hésite pas à abuser des parallèles entre l'homme et l'animal, que ce soit implicitement, en montrant ces derniers tout autant comme des victimes que les protagonistes du récit, ou plus explicitement, en nommant certains des antagonistes par des noms d'animaux, afin de souligner leur manque d'humanité dans ces cas-ci. Un élément qu'on retrouvera plus tard dans d'autres films d'Eisenstein. Ce rapport à l'animal, à notre côté grégaire, et film soviétique oblige, cela fait qu'il n'y pas de « grand héros solitaire » dans La Grève : on vit ensemble ou on meurt ensemble, quitte à ce qu'on tombe sur une bad ending.
À côté de ça, il me semble important de préciser que l'esthétique du film est irréprochable encore aujourd'hui, que certaines idées sont brillantes, notamment lorsque des portraits présents dans un journal prennent subitement vie (décidément, J. K. Rowling n'a rien inventé). Chez Eisenstein, chaque plan est prétexte à l'expérimentation, l'espace et la profondeur de champ ne sont jamais délaissés, qu'il s'agisse de capturer l'immensité oppressante des usines, les coursives métalliques écrasantes ou les bureaux luxueux des dirigeants, toujours filmés en hauteur comme pour mieux affirmer leur domination.
Bien sûr, le pragmatisme d'Eisenstein fait que La Grève perd en subtilité. Le film est certes bourré de métaphores, reste qu'à aucun moment on aura du mal à comprendre ce que le réalisateur a voulu dire à travers elles : les capitalistes sont gros, se moquent ouvertement de la situation des ouvriers, ils pressent des fruits pour faire du jus comme ils pressent ces mêmes ouvriers… bref, c'est effectivement très caricatural, aussi subtil qu'un IS-2 dans un magasin de porcelaine. Bon après, je dis ça, mais si vous êtes déjà tombé sur les documentaires sur Enron lors des blackouts californiens au début des années 2000, vous vous direz que ce ne l'est probablement pas tant que ça.
Évidemment, avec ses gros sabots et ses métaphores à la truelle, La Grève ne fera pas l'unanimité chez ceux qui préfèrent les clins d'œil discrets aux coups de crosse dans les genoux. Mais qu'importe, le film d'Eisenstein avance à grands pas, enfonçant les portes du langage cinématographique sans jamais s'excuser de sa brutalité. Il y a là une rage, une urgence presque viscérale, un souffle révolutionnaire qui, un siècle plus tard, reste d'une efficacité redoutable. Et si les sabots laissent des traces profondes, c'est peut-être qu'ils piétinent encore nos illusions.