La Guerre des Prix porte à l'écran la plus parfaite des équations impossibles : celle de la qualité pour un coût toujours plus tiré vers le bas par la grande distribution, pour le profit, soi-disant, du consommateur.
Soit, a priori, un menu un peu rebutant tout droit tiré d'un Cash Investigation, heureusement sans Lucet courant après les victimes de sa vindicte.
C'est que Anthony Dechaux se montre bien plus ambitieux, en lorgnant sans réserve du côté des mécanismes du thriller afin de dynamiser son effort et le rendre attractif. En illustrant à l'image toute la violence, voire le terrorisme de non-négociations menées par les plus puissants. En racontant les pires des comportements, dans une réalité des plus prédatrices du commerce français tendance Leclerc.
Avec toujours les mêmes à trinquer, ceux qui nous nourrissent sans dégager de salaire, à l'identique de ce que Hubert Charuel et Edouard Bergeon constataient à l'appui de Petit Paysan, ou encore Au Nom de la Terre. Un monde que l'on asphyxie et qui trime pour rien.
La Guerre des Prix sacrifie son héroïne propulsée au sein d'une centrale d'achats d'une grande enseigne aux méthodes redoutables. Pétrie de ses idéaux et de ses origines au plus près de la terre et de l'exploitation agricole de son enfance et de sa famille. Tiraillée à l'écran entre ses convictions et la violence d'un système dont elle est malgré tout l'un des mécanismes.
Tout comme le film s'anime de la fracture entre cette campagne suspendue plongée dans le brouillard et l'effervescence de ses bureaux vitrés d'un réalisme froid.
Ana Girardot, le front buté, mais aussi fragile, porte les illusions de la jeunesse qui veut tout révolutionner avec une formidable détermination, tenant tête à un Olivier Gourmet impassible et imperturbable. Elle appuie par son parcours qui traverse le film ce sentiment de détresse paysanne qui ne veut pas crever, et qui secoue depuis maintenant plusieurs années notre sombre réalité.
Tandis que de l'autre côté de la barrière, derrière la férocité, la violence et les pressions, l'oeuvre montre les grands ordonnateurs qui se livrent avec un cynisme révoltant à un simulacre. Un cirque, un théâtre des apparences culminant dans un honteux pince-fesses où tout le monde se connaît, se prend par l'épaule et se sourit avec connivence.
C'est que chacun, à sa manière, fait tourner les rouages d'un système brutal et fou à lier qu'il n'y a pas lieu de changer et dont il faut, surtout, préserver le mensonge aux yeux du grand public. Un peu comme dans Rouge, dans le monde ouvrier et syndical, on prend conscience, soudain qu'Ana s'est perdue, qu'elle n'avait aucune prise sur ce qui lui tenait à coeur.
Sa naïveté encore juvénile - notre naïveté de spectateur aussi, nous a fait croire qu'elle pouvait changer quelque chose. Promouvoir une autre voie. Et de réaliser brutalement que La Guerre des Prix, pédagogique sans jamais être assommant, animé d'une vérité de celui qui connaît son sujet par coeur, haletant et méticuleux dans son traitement implacable, que le chemin de l'enfer est toujours pavé des meilleures intentions.
Behind_the_Mask, à la fin c'est toujours une question d'argent.