En commençant ce film, je m'attendais à une comédie musicale classique : des hauts, des bas, et même un gros bas à une demi-heure de la fin du film, et un happy end pour finir. Le tout, en chanson. Avec en prime Ryan Gosling, contre lequel j'avais un mauvais a priori, sans raison valable d'ailleurs.
Mais, je suis petit à petit obligé de constater que le film est au moins très beau, dans la photographie comme dans les scènes quasi-oniriques qui accompagnent les chansons. Les chansons justement : la musique est exceptionnelle par sa douceur et son utilisation d'un jazz fin et subtil. J'ai particulièrement apprécié le discours de Sebastian sur le jazz, cette "musique d'ascenseur" qui ne demande qu'à redevenir un jeu dangereux avec les règles musicales. Par son intrigue, l'histoire devient même impressionnante d'émotion.
C'est ensuite qu'en deux scènes le film prend une toute autre dimension.
C'est d'abord la scène magnifique du concert. La performance artistique est magnifiquement filmée en contreplongée, accentuant dans le même temps le rêve qui se brise dans le regard de Mia. Tout se résume à un détail, bien montré cela dit : Sebastian qui garde sa main dans sa poche, un symbole à la fois de sa décontraction et de son potentiel inexploité.
Le panneau "Automne" tombe sur ces entrefaites.
La totalité de la trajectoire des deux personnages mène à la scène suivante, superbement écrite. L'articulation rêve/carrière, et le fondement que cela représente pour une vie, et a fortiori pour deux, a créé une tension et une frustration intenables.
L'un a opté pour sa carrière, alors qu'il avait poussé l'autre à choisir son rêve. Les discussions honnêtes du début sur leurs rêves ont convaincu Mia, quand Sebastian s'est vu rattrapé par la réalité (et, dans sa tête, par ses obligations envers Mia) et a choisi sa carrière. D'une situation vue comme provisoire par l'un mais pas par l'autre naît un malentendu, qui grandit avec le temps. Il devient un écart d'attentes dans la vie, comme deux routes qui se séparent à une bifurcation. Mais nos protagonistes s'accrochent, ne se rendant pas compte de cet écart ou ne voulant pas le voir. Ils ont tous les deux l'impression de faire des sacrifices pour l'autre : gagner de l'argent, attendre l'autre patiemment. Cette frustration, individuelle, monte sans jamais se montrer, car "c'est ce que l'autre veut que je fasse". Jusqu'à ce que la discussion arrive.
Mais il est trop tard : les deux routes sont maintenant trop éloignées, la discussion ne fait que constater cet écart. Une question évitée (que fais-tu après la tournée ?), une proposition déplacée (viens t'entraîner avec moi, tu peux le faire n'importe où), et ils sont déjà à cran. Ils font alors attention à ce qu'ils disent, essayent de ne pas se disputer, mais ils veulent aussi exprimer leur souffrance. Les protagonistes expliquent que leur sacrifice doit tôt ou tard être récompensé, qu’il faudra bien que l’autre revienne à la raison. Mais à chaque grief exposé, l’autre ne peut qu’y opposer ses souffrances, pour montrer qu’il n’est pas en reste. Les esprits s’échauffent, et ce qui n’était qu’une discussion, qu’une explication sur ce que l’avenir peut amener, devient une liste de doléances. Jusqu’à ce que le point de non-retour soit franchi : l’un des deux, enhardi par sa sensation d’injustice, arrête de montrer qu’il a choisi de souffrir (qu’il s’est « sacrifié ») et lance une critique personnelle. « Tu es une actrice, de quoi tu parles ? ». Quelque chose s'est rompu. Le choix du sacrifice devient imposé par le silence de l’autre, perçu comme manipulateur. Quand on en vient à ce niveau d’accusation, impossible de reculer. Vos doléances sont vécues, et les avoir enfin mis sur la table vous a libéré. En face, l’attaque personnelle est la goutte d’eau, d’un vase qui s’apprêtait de toute façon à attaquer lui aussi.
Ici, plusieurs réactions possibles : déballer son sac, c'est-à-dire faire pleuvoir les vérités et refaire toute la relation. Ou, comme c'est le cas ici, claquer la porte. Les non-dits ont tué tout ce qui pouvait les lier. Ils sont trop éloignés maintenant.
(Oui cette critique est aux trois-quarts masquée)
Alors que penser d'un film qui ne nous peint pas la vie comme une comédie musicale, avec un destin unique liant deux personnes à jamais ?
La réponse est peut-être dans la scène de fin (magnifique par ailleurs) : si les choses se passent différemment, si d’autres choses sont dites ou d’autres choix sont faits, notre vie est changée.
Il n’y a pas de destin qui lie deux personnes, faisant en sorte que quoi qu’il arrive ils seront toujours l’un avec l’autre. Cette scène nous montre qu'un choix - Sebastian qui embrasse Mia à leur quasi-première rencontre - , dont la seule différence est qu'il est fait plus tôt que le choix réel, a tout autant de force dans leurs trajectoires que n'importe quelle autre décision. Il est pourtant presque anodin pour les protagonistes au bout de quelques mois, tant il paraît seulement un décalage de chronologie.
Nos choix créent des bifurcations invisibles mais réelles et qui façonnent notre vie, sans nécessairement atteindre quoi qu'il arrive la même destination, et avec les mêmes personnes. C'est ce qui donne une autre dimension au film : un drame musical avec Sartre en featuring. Une liberté au goût amer.