Déjà, il avait jeté Ema, âme au romantisme désuet, parmi les hommes veules du 20ème siècle dans ce Val d'Abraham imaginaire, où il n'y eut pas d'indélicatesse, car la belle devenue déesse, les envoûta un à un par sa grâce avant de se perdre dans l'ivresse de ses séductions.
Manoel mêlait alors les époques, réconciliait la contemplation et l'ambition, la délicatesse et la vitesse, les costumes aux nœuds papillons mal ajustés et les foulards dévoilant la chair.
Au côté de Mme De la Fayette, quelques années plus loin, Manoel, mêle de nouveau deux époques devenues inconciliables, les lunettes noires, masque de la séduction silencieuse ont remplacé les loups, les foulards envolés ont découvrent les épaules nues , et la magie du Val d'Abrahm n'opère plus. Les mots du 17ème siècle deviennent rugueux prononcés par les hommes et femmes du 21ème siècle naissant, Manoel semble se perdre dans un gouffre anachronique.
Oui, le début de cette "Princesse de Clèves" revisitée est vaguement désagréable, Pedro Abrunhosa n'a que l'élégance vulgaire des chanteurs de son époque, seule Chiara rend grâce au texte, au caractère élégant de Mademoiselle de Chartres, et semble perdue dans un monde qui n'est pas le sien. Mais voilà, peu à peu, elle devient la princesse de Clèves, raisonnable jusque dans son mariage, se consumant pourtant (que le mot est beau) d'un désir platonique pour cet autre; et Manoel, enchante, comme à chaque fois qu'il filme une femme, son désir, se saisit de toute la magnificence de son être, de son regard qui ne nous quitte plus.
Chiara est magnifique, comme toujours les actrices chez De Oliveira, peu importe d'ailleurs qu'elles soient belles. Soudain tout fait sens, la franchise fatale envers un époux perdu par une folle passion, son refus de se soumettre à un homme qui ne la regardera plus pense -telle, dès qu'il l'aura possédée, la parent d'une dignité rare : elle ne s'abîmera pas comme Ema dans le mirage de la séduction narcissique. Les autres, son mari balbutiant, le jeune soupirant que peut-être elle a aimé, et le beau chanteur ne sont que des faire-valoir ; seule son amie la religieuse, parvient à cheminer hors de son ombre, parce qu'elle aussi connait le rythme des mots de Madame de Lafayette, parce qu'elle aussi a ce regard lumineux et la sagesse d'un être détaché du monde des intrigues et des désirs.
Au fil des années , lorsque la princesse doute, la confidente devient un conseil indispensable, et peu à peu Manoel achève de nous séduire lorsqu'il referme son univers autour deux amies. Les balbutiements du début sont oubliés, la princesse a enfin rencontré Ema : c'est dans une correspondance épistolaire qu'elle lui livrera ses derniers secrets, et que Manoel referma les pages d'un beau livre.