Sorti quelques mois après "Il faut sauver le soldat Ryan" de Steven Spielberg, "La ligne rouge" de Terrence Malick enfonce le clou dans le renouveau du genre.
Là où Spielberg révolutionne surtout la façon de filmer les combats (le débarquement de Normandie du soldat Ryan fait vieillir celui de "Le jour le plus long" de 35 ans en 20 minutes), Malick, lui, modifie le rapport du spectateur aux personnages.
Les soldats ne sont plus de simples silhouettes courant vers un objectif (en l'occurrence la prise de l'île de Guadalcanal en 1942) mais de vrais hommes avec des peurs, des angoisses, des joies, des émerveillements, des questionnements, des jardins secrets qu'ils essayent de préserver coûte que coûte afin de pouvoir continuer à s'y réfugier pour échapper à l'insupportable réalité.
Deux exemples illustrent cette innovation :
Le soldat Jack Bell (Ben Chaplin) retrouve par la pensée l'amour de son épouse qu'il connaît depuis toujours. Il s'interdit même de ressentir du désir pour une autre femme quand il est en permission. Cet amour exclusif qui l'attend chez lui le réconforte tout en lui donnant une raison de survivre mais aussi de ne pas sombrer dans la folie. Il pleure après une bataille parce qu'il a tué un ennemi, mais si ça peut lui permettre de rentrer à la maison et de vivre cette histoire d'amour qui est tout pour lui, alors, quelque part, tuer l'ennemi devient acceptable (dans le sens acceptation de devoir vivre en ayant commis un crime).
Quand Jack Bell reçoit une lettre de sa femme lui disant qu'elle ne peut plus l'attendre, qu'elle a rencontré quelqu'un d'autre et qu'elle aimerait divorcer pour pouvoir se remarier, il est face à un drame beaucoup plus grand que celui de devoir faire la guerre (à ses propres yeux). Sa vie perd tout son sens et on n'a pas besoin de savoir s'il va survivre ou pas, on sait que ce personnage va devenir un soldat qui ne survivra que s'il a de la chance.
Le soldat Robert Witt (John Caviezel) trouve l'apaisement dans la contemplation de la nature et au contact des indigènes.
C'est un déserteur qui est sans arrêt récupéré par la guerre, jusqu'à demander l'affrontement. Il est toujours volontaire pour les missions périlleuses. C'est quelqu'un qui cherche vraisemblablement à mériter sa part de paradis.
Ce genre de personnage, aussi fouillé psychologiquement, n'existait pas avant dans les films de guerre.
Bien sûr, certains héros étaient identifiables et présentaient des "fêlures", mais c'était davantage des caractères.
Et si à l'instar du soldat Reese, incarné par Steeve McQueen dans "L'enfer est pour les héros" (Don Siegel), un personnage semblait moins lisse, sa profondeur ne sortait pas des limites de la guerre, comme s'il n'y avait pas d'autres existences possible que celle du conflit dans lequel ces hommes étaient engagés.
Dans "La ligne rouge", Terrence Malick inverse l'ordre établi. Le soldat est avant tout un homme qui se retrouve obligé de "jouer" à la guerre.
C'est également valable pour les militaires de carrière, puisque le Lieutenant-Colonel Gordon Tall (Nick Nolte, par ailleurs excellent) qui a passé sa vie à l'école militaire a se faire les dents sur des guerres fictives, se retrouve confronté à un conflit véritable, et donc à devoir commander de vrais hommes qui peuvent aller moins vite que ce qu'il voudrait, ou même refuser d'exécuter ses ordres.
L'humain a pris le pas sur le soldat. La guerre n'est plus qu'une étape dans l'existence de ceux qui la font. Et si certains deviennent des héros c'est davantage dans le regard des autres (ceux qui n'ont pas la force de lever la main quand on demande des volontaires ou qui se mettent à trembler quand on les désigne) qu'à leur propre yeux.
Et quand par hasard un soldat se retrouve en première ligne alors qu'il prenait bien soin de ne pas se faire remarquer, et qu'il s'en sort, il est le premier surpris de pouvoir être considéré comme un héros.
Nous sommes loin des visages ancestraux du genre : le soldat héroïque et viril qui monte au combat en machant son chewing-gum, le sergent gueulard qui a finalement bon cœur et qui protège ses hommes, le débrouillard un peu escroc que toute la compagnie aime bien et sur lequel on peut compter quand ça chauffe, le trouillard qui finira par se dépasser en devenant un vrai combattant.
Ici, c'est le Sergent-chef Edward Welsh (Sean Penn) qui envie le soldat Witt de croire en un autre monde que celui de la guerre, de la violence, de la destruction.
Car le soldat, c'est-à-dire l'homme civilisé, est destructeur. C'est l'indigène avec ses pieds nus et son pagne qui vit en paix. Tout simplement parce qu'il sait que la violence est déjà présente dans la nature et que, par conséquent, il est inutile d'en rajouter.
Le combattant est donc un homme qui perd son temps pour trouver une paix à laquelle il a initialement droit.