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Amères amours
Drôle de film que ce Cavaleur. Sur un sujet appelé à être amusant, on a surtout droit à un film mélancolique et tendre sur la vieillesse dont prend soudainement conscience le personnage principal...
le 13 août 2023
Edouard Choiseul (Jean Rochefort), la cinquantaine, a une existence bien remplie. Outre son activité de pianiste classique, il a trois enfants avec sa femme légitime, Marie-France (Nicole Garcia), une fille plus âgée issue de son premier mariage avec Lucienne (Annie Girardot), des rendez-vous Gare de Lyon pour partir en vacances à Courchevel avec Muriel (Catherine Alric), les membres du Trio Léningrad à qui il doit faire visiter Paris (notamment by night), une déclaration d'impôt à compléter avec son agent, Olga (Lila Kedrova), laquelle lui a trouvé un engagement dans un château près de Chevreuse pour un concert privé chez Suzanne Taylor (Danielle Darrieux) alors qu'il vient de partir en week-end à l'Île-aux-Moines avec Marie-France. Finalement, il récupère Muriel et rencontre Valentine (Catherine Leprince) qu'il a l'impression de connaître. Il n'a pas tout à fait tort puisque Valentine est le portrait craché de Suzanne Taylor, c'est-à-dire son premier amour quand il avait 17 ans et elle un peu plus.
Il n'empêche que de découvrir que son premier amour est désormais la grand-mère de Valentine, ça lui en met un coup à Edouard. Car lui, il croyait être toujours jeune. La preuve, il vivrait bien une aventure avec Valentine.
Bref, Edouard est ce qu'on appelle un cavaleur.
Le cavaleur c'est donc Jean Rochefort, dont il paraît qu'au moment du film il menait une vie sentimentale assez dispersée (ou dissipée).
Pourquoi pas !
D'autant que le premier acteur à qui Philippe de Broca proposa le rôle titre fut Yves Montand, un spécialiste de la multiplication des affaires de cœur (oui, je dis de "cœur" mais tout le monde aura compris que c'est aussi une manière élégante pour dire de "cul").
Qu'est-ce à dire ? Que de Broca n'engageait que des acteurs qui vivaient dans leur propre existence des histoires similaires à celles que leurs personnages allaient affronter dans ses films ? Une façon personnelle de faire de l'Actors Studio sans en avoir l'air, sans doute... Eh bien, non ! Car le sieur de Broca se fichait sûrement de la méthode Stanislavski autant que moi (sauf que moi, tout le monde se fiche de savoir que je me fiche de la métho... Enfin, bon).
La vérité c'est que le réalisateur proche de La Nouvelle Vague (sans jamais en avoir fait partie réellement) a toujours choisi des acteurs qui lui correspondaient suivant les âges ou les étapes de sa vie. D'abord Jean-Pierre Cassel (jeune homme bondissant cherchant à sortir de l'adolescence à reculons pour que la transition soit plus lente, "Le farceur", "Un monsieur de compagnie", "L'amant de cinq jours"), puis Jean-Paul Belmondo (bondissant lui aussi dans des aventures romanesques que la vraie vie n'offrent que trop rarement voire jamais, "Cartouche", "L'homme de Rio", "Les tribulations d'un Chinois en Chine"), puis différents interprètes (Montand, Noiret, Piccoli, Brialy, incarnant tous une facette d'un réalisateur qui autour de la quarantaine avait encore peur de se trouver, pire de se connaître et d'en rester figer), puis définitivement Noiret (bourgeois bougon ou farfelue qui ne se sent plus à sa place face à des nouveaux mondes. C'était déjà le cas dans "Les caprices de Marie", ça s'amplifie dans "Tendre poulet", "L'Africain" et surtout "Chouans !").
Au milieu de tout ces doubles : Rochefort, séducteur qui fut bondissant, rattrapé par le passage, inexorable, du temps.
"Le cavaleur" c'est donc bien Philippe de Broca.
La majorité de ses films sont des comédies légères. Dans la plupart de ces comédies, il y a toujours un passage où un personnage se livre intimement, désespéramment face à une réalité qui le désole, le dépasse, l'effraie, le désarme, l'attriste. C'est Claude Piéplu, démobilisé face à une humanité qui se consacre à créer des bombes au lieu d'apprendre à s'aimer dans "Le diable par la queue". C'est Belmondo/Merlin qui confie simplement à Jacqueline Bisset/Christine dans "Le magnifique" : "je suis seul".
Chez de Broca on voit toujours en premier lieu la légèreté. Car de Broca est élégant. Ses trouilles, ses angoisses, ses déceptions, il les dissimule. Au milieu des aventures rocambolesques, nous ne sommes pas obligés de les remarquer.
"Le cavaleur" commence avec la légèreté habituelle. Petit à petit des failles apparaissent (Edouard a peur de perdre Marie-France. Il est nostalgique de son histoire avec Lucienne. Il entend les souffrances qu'il peut ou a pu occasionner... Très belle scène avec Annie Girardot quand Rochefort lui apporte les clés de la maison de campagne). Et puis dans la dernière partie, de Broca, cette fois, ne se cache plus. Rochefort/Edouard se regarde dans la glace et voit qu'il a vieilli. Il se débat bien un peu (surtout que Valentine/Catherine Leprince donne vachement envie de rester jeune) mais le mal est fait. Le personnage, comme son auteur réalisateur sont à poils. Et ils ont 50 balais et ils ne se cachent pas. Ils se montrent "homme", perdus, fatigués, à la recherche d'un second souffle moins haletant.
Jamais le réalisateur (et surtout pas dans le raté car trop statique "Le roi de cœur") ne se dévoila davantage que dans ce film sorti en 1979.
C'est lui qu'il filme. C'est sa vie, romancée certes, mais sa vie tout de même qu'il nous livre.
Edouard est un artiste. De Broca aussi. Edouard a plusieurs enfants avec des femmes différentes. De Broca aussi. Edouard aime ou croit aimer plusieurs femmes en même temps. De Broca lui aussi les a toutes trouvées chouettes (réplique dite par Jean Rochefort dans le film). Edouard ne tient pas en place. De Broca bougeait tout le temps. Edouard est impatient. De Broca pouvait commencer un tournage avec un scénario inachevé, et tourner une scène sans avoir obtenu tout ce qu'il désirait de la précédente juste parce qu'il ne voulait pas faire plus de deux prises par peur de s'ennuyer. Edouard déprime quand il découvre qu'il a vieilli. De Broca a passé sa vie à cavaler d'une femme à l'autre, d'un film à l'autre, pour essayer de tromper le temps.
Oui, De Broca a cavalé.
Alors il a appelé son autoportrait "Le cavaleur".
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Philippe de Broca, Films vus ou revus en 2025, Jean Rochefort, Annie Girardot et Danielle Darrieux
Créée
le 25 juil. 2025
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Drôle de film que ce Cavaleur. Sur un sujet appelé à être amusant, on a surtout droit à un film mélancolique et tendre sur la vieillesse dont prend soudainement conscience le personnage principal...
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