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Quand bien même Costa-Gavras n’aura jamais été aussi percutant qu’à ses débuts, sa période américaine (Music Box, Mad City…) n’est pas inepte pour autant. La fougue du jeune réalisateur laisse place à un désabusement qui tendra plutôt à diluer son message derrière un vernis moins agressif, moins frontal que les coups de poings qu’étaient Z ou L’Aveu, afin de séduire un public plus large. Mais les réalités décrites n’en sont pas moins horrifiantes. Betrayed, titre original bien plus éloquent que sa traduction française, fait directement référence au sentiment qui parcourt tant le personnage d’agent du FBI infiltré de Debra Winger, Cathy, que le public à qui l’on expose les rouages d’une mécanique implacable.
Les couleurs chaudes, la musique enjouée et les moments de camaraderie qui unissent les groupuscules présentés nous leurrent dans un confort que l’on sait terrible. Un dispositif qui sert l’insidieuse banalité de la haine, qui dilue le caractère percussif pour mieux faire passer la pilule. On commence par des blagues, on termine en abattant des minorités. Le parcours de Cathy est l’exemple flagrant de ce lent glissement, d’abord séduite par l’homme avant d’accepter certaines de ses idées. Elle est initialement candide et ne prête pas attention aux détails, balayant de simples mots comme des usages courants qui ne trahissent rien de plus, avant de réaliser que les actes accompagnent souvent la parole. Jusqu’à cette aberrante image du camp de vacances pour extrémistes où se côtoient KKK, Aryan Nation et consorts sur fond de croix enflammées, qui finit d’enfoncer le clou de cette terrifiante normalisation.
Un rassemblement où l’on est à peine surpris de la désolidarisation de certaines factions par rapport aux autres. On est pas fachos dans le même sens, quand bien même la finalité est la même. Des réacs qui ne se reconnaissent pas entre eux, ça n’a rien d’étonnant au vu de l’illusion totale dans laquelle ceux-ci se bercent : “I’m a good person, like you” déclare Shorty à Cathy, convaincue du bien-fondé de ses actions. Sombre écho aux accusations d’antisémitisme ou de nazisme lancées par l’extrême droite actuelle aux “wokistes” (sic) en tout genres. Les idées que brassent Betrayed n’ont pas pris une ride et s’ancrent dans nos problématiques contemporaines sans souci : Charlie Hebdo et le violent muselage de la liberté d’expression, la montée des extrêmes et l’utilisation d’un symbole de martyr façon Trump, les usages de boucs émissaires (LGBT, personnes racisés, minorités religieuses…), le négationnisme historique… Rien n’a vraiment bougé, si ce n’est la fenêtre d’Overton qui fait de ces marginaux d’hier les porteurs d'un discours acceptable aujourd’hui. Le plan a fonctionné.
Et pour cause, il n’y a pas de victoire possible pour la morale et l’humanisme tant tous les nuisibles s’utilisent les uns les autres pour parvenir à leurs fins. Le FBI n’est qu’un organe de plus dans un corps américain rongé par des luttes intestines. Tout comme Melvin Purvis dans Dillinger, l’affaire en cours n’est qu’un moyen de calmer l’opinion publique et non pas la recherche d’un remède à la gangrène. Il y a bien l’espoir de Cathy, celui d’empêcher les prochaines générations d’être formatées par un système de pensée destructeur qui ne profite in fine qu’à une poignée de riches élites, mais là aussi, on peut la voir comme candide.
Les marginaux de The Bikeriders m’étaient bien plus sympathiques.