Jusqu'à présent, Costa-Gavras n'avait pas ciblé les ricains directement sur leur sol, c'est chose faite avec La Main droite du Diable (ou Betrayed dans la langue des bouffeurs de Big Mac), le long ayant en ligne de mire des groupes plutôt très à droite ayant pour objectif de « viser l'État profond ».
Ce qui est intéressant avec Betrayed, c'est que Costa-Gavras ne nous présente pas tous ces fascistes comme des monstres qui seraient sortis tout droits des enfers pour autant. En fait, il s'efforce même de nous montrer comment ils ont pu devenir comme ça, qu'il y a(vait) des humains derrière. Les enfants balancent parfois des propos assez hardcore… mais forcément, ils n'ont pas conscience de ce qu'ils disent, ils ne font que répéter ce qu'ils ont préalablement entendu. Aussi, bien que moins présent, on retrouve aussi le rôle que peut jouer la religion dans ce genre de situations. Ma scène préférée dans le genre reste celle où le personnage principal, Katie (Debra Winger), discute avec un homme autour d'un feu, un « laissé pour compte », persuadé qu'il n'a pas le choix de lutter contre l'État profond, ayant perdu son enfant au Vietnam et sa ferme à cause de la banque. Comme souvent chez Costa-Gavras, ce n'est pas l'homme qui est visé, mais le cheminement de pensée, le contexte social-économique qui l'a amené à réfléchir comme ça : le bonhomme twistant admirablement bien sa manière de filmer les vaincus, et plus globalement l'injustice. Dans le même ordre d'idées, on retrouve des conflits au sein même de ce groupuscule, Gary (Tom Berenger) n'appréciant pas trop que des hommes déguisés en SS tentent de lui vendre des pistolets allemands alors que son père a combattu contre les nazis quelques dizaines d'années plus tôt. Bref, on s'éloigne de la critique stérile contre une sorte de masse informe d'ultradroitardés, le film tentant de pousser plus loin que ça.
Betrayed dure deux heures, et pourtant, j'ai été surpris de constater qu'il ne tentait pas de repousser le reveal concernant le rôle des personnages ciblés par le FBI, ainsi de ce que signifiait le fameux ZOG qu'ils n'ont de cesse de répéter, plus que ça. Pour le dire autrement, dès sa 45e minutes, on apprend… qu'ils chassent des noirs : l'enquête que mène le spectateur s'arrête ici, il n'y a plus le moindre doute quant au rôle de Gary et de sa petite bande. Malheureusement, ce qui aurait dû pousser le film dans un tout autre registre se retourne contre lui. V'là qu'à peine retourné au FBI, qu'on balance à l'héroïne un « on n'a pas de preuve donc on ne peut rien faire » (bien pratique ça), suivi d'un passage où son collègue du FBI/amant, lui fait une crise de jalousie en montrant qu'il est bien une grosse merde par la même occasion. Je comprends qu'il y a quête, plus implicite, chez Katie, qui est de trouver une vraie famille, que ce soit auprès du FBI ou de la famille de sudiste qu'elle est censée infiltrer ; reste que ce passage est très mal amené, ce n'était clairement pas le bon moment pour nous présenter la scène « crise de jalousie ». Surtout que ce défaut en amène un autre : dans ce cas, pourquoi avoir fait monter notre personnage principal du jour aussi rapidement en grade au sein du groupuscule infiltré ? C'est une facilité que j'aurais acceptée dans le cadre d'une simple ellipse, histoire qu'on ne passe pas des heures à nous montrer comment elle grimpe les échelons… mais même pas : un membre du groupe la soupçonne tout du long, mais le film ne fait jamais grand-chose avec ça, à part créer un faux suspens. Bref, je ne vois pas où ont voulu aller Costa-Gavras et Joe Eszterhas (le scénariste, qu'on retrouvera plus tard pour Music Box puis Basic Instinct) avec ça.
Le film se base « plus ou moins » sur des faits réels. Comprenez par là qu'on retrouve de nombreux éléments entourant l'assassinat d'Alan Berg, par le groupe suprémaciste The Order, en 1984, mais le film ne cite jamais ces noms-là. C'est encore plus diffus concernant « la chasse aux noirs » : cette scène étant basée sur des récits entendus par le scénariste et non sur un événement bien précis. On est moins sur un film « dossier » comme ont pu l'être Missing, Section Spéciale, Z ou encore L'Aveu.
Bref, ce n'est pas la première et, je suppose, ni la dernière fois que Costa-Gavras livre un film qui n'a rien perdu de sa pertinence, Betrayed étant un film qui, tel un bon vin, s'améliore avec les années. Le coup du groupuscule qui veut mener un coup d'État contre l'État profond, curieusement, ça fait très d'actualité. Certes, son film n'est pas des plus subtils, mais paradoxalement, il l'est plus qu'il n'y parait. La fin se rapprochant même de la bad ending, comme s'il était impossible de vraiment lutter contre cette extrême-droite qui y est dépeinte.
Trente-cinq ans plus tard, Betrayed ne s’est pas ringardisé. C’est plutôt le monde qui s’est mis à lui ressembler.