Claude Miller appelle ça l'hypocrisie. Il désigne là, en l'occurrence, tout ce que les conventions sociales nous amènent à nier, particulièrement de l'ordre de l'intime. Pour son premier film, il cible sur la question encore à l'époque très taboue de l'homosexualité. Des moniteurs dans un camp de vacances en 76 ? On s'attendrait plutôt à voir abordée la pédophilie, mais non : les jeunes garçons, ici, ne sont qu'un "décor", comme le précise le cinéaste dans un DVD. Seul un petit blond malingre à lunettes sortira du lot, en tant qu'enfant mal à l'aise dans ce cadre, ce qui fut l'expérience de Miller de son propre aveu. Il avait envie de lire quand il se voyait obligé de faire du sport. Et on appelle ça des vacances...
Patrick contre Patrick
Son double, car les premiers films sont très souvent en grande partie autobiographiques, c'est donc Philippe. Incarné par l'alors tout jeune Patrick Bouchitey, c'est un intello, qui préfère regarder un film de Bergman que de jouer au poker. Les intellos sont souvent des boucs émissaires mais, pour ne pas être trop littéral dans la transposition sur Philippe de sa propre expérience, Miller a choisi un autre moniteur en tant que tête de Turc : ce sera Raoul Deloux, porté par un tout aussi jeune Michel Blanc, dans une composition annonçant le Jean-Claude Duss des Bronzés. Moqué par ses collègues, il sera renvoyé et humilié publiquement pour possession de photos pornos. Puisqu'il est question de refoulement des hormones, les enfants aussi seront surpris reluquant des photos de femme nues.
Le réalisateur avait été frappé par un propos de Bergman expliquant qu'on reste marqué à vie par les humiliations vécues pendant son enfance. Dans l’œuvre du maître suédois, il a choisi Les Fraises sauvages, l'histoire d'un vieil homme jusque-là très content de lui qui se confronte au regard impitoyable des autres sur ce que fut sa vie. Un regard rétrospectif qui est un peu celui que Claude Miller porte sur son enfance en choisissant pour son premier film le cadre d'une colonie de vacances.
L'autre Patrick, c'est le toujours flamboyant Dewaere qui incarne Marc, miroir inversé de Philippe. Philippe est porté sur les arts, Marc exclusivement sur le sport. Philippe cherche à éveiller la sensibilité de ses enfants, Marc entend les endurcir comme à l'armée. Philippe est fragile, peu sûr de lui, Marc est un roc, beau parleur et charismatique. Philippe n'a aucun humour, Marc est un trublion monté sur ressorts.
Le film orchestre la confrontation de ces deux-là, basée sur un désir. Un désir conscient mais inavoué concernant Philippe, refoulé chez Marc. Le trouble que ce dernier a ressenti en surprenant Philippe travesti en femme, Marc le rejette en adoptant une attitude dominatrice, narquoise et volontiers violente. Grâce au subterfuge d'un bal costumé, comme chez Marivaux, Philippe va le forcer à affronter ce trouble. Ce sera le drame.
Une femme entre en jeu
Toujours dans le but d'amener une certaine complexité à ses personnages, Claude Miller et son coscénariste Luc Béraud ont introduit un troisième personnage en la personne de Chantal. C'est à Christine Pascale qu'échoit le rôle de cette jeune fille de bonne famille à laquelle Philippe se destine. Elle introduit une rivalité supplémentaire entre Philippe et Marc puisque le second essaiera - sans succès - de séduire la demoiselle aux yeux très bleus. De même que les deux frères ennemis rejettent toute idée de sexualité, puisque d'emblée Philippe ne requiert que l'amitié de Marc, Chantal a une conception encore platonique du couple. Ne lui dit-elle pas qu'elle rêve de passer une nuit à ses côtés sans rien faire, "comme deux enfants" ? Leur première relation charnelle fut un désastre, mais celui-ci fut surtout mal vécu par Philippe. Moqué par Marc, Philippe s'était en effet décidé à passer à l'action en réservant une chambre d'hôtel, au grand dam de sa petite copine. Travaillé par ses pulsions homosexuelles, mis sous pression par son rival, il avait toutes les chances de se trouver bloqué devant l'épreuve.
Fils à papa
Ajoutons encore un élément : Philippe se trouve être le fils du directeur, ce qui lui donne éventuellement un pouvoir qu'il va chercher à monnayer auprès de celui dont il espère les faveurs. Ledit dirlo est joué par un Claude Piéplu qui joue sa partition avec délectation. Sa diction unique donne tout son sel à la scène où il dévoile le contenu ordurier de la boîte à idées qu'il avait installée pour impliquer les petits "colons" dans la fête de fin de séjour. Il faut le voir articuler "concours de bites" devant ses moniteurs peinant à réprimer leur fou-rire.
Comment Claude Miller met-il en images ce scénario plutôt intéressant ? Avec plus ou moins de bonheur.
Quelques faiblesses...
D'emblée, l'opposition virilité / sensibilité apparaît passablement caricaturale. La bonne vieille amitié virile agrémentée de blagues salaces d'un côté, la calme solitude face aux livres de l'autre, qu'il s'agisse de Philippe ou de Raoul : voilà qui n'est pas très subtil.
Le film est par ailleurs plombé de quelques invraisemblances, à commencer par l'événement central du récit. Alors qu'un orage a fait sauter les plombs, que s'empresse de faire Philippe dès qu'il est revenu dans sa chambre ? Se travestir en femme en revêtant une longue robe rouge et en se maquillant (à la bougie !). Cela, en deux temps trois mouvements, et sans verrouiller sa porte ! On s'interroge aussi sur l'intérêt du geste alors qu'on ne peut même pas se regarder dans une glace, en l'absence d'éclairage électrique. Seulement voilà : il fallait introduire un lourd secret pesant entre les deux hommes. Il y avait sans doute moyen de faire plus crédible.
On se demandera aussi comment une jeune fille qui pousse des hauts cris à l'idée d'un coït dans une chambre d'hôtel peut accepter, peu après, de le faire en pleine forêt. Et pourquoi Philippe manque de se noyer dans la piscine alors qu'on découvre ensuite qu'il savait parfaitement nager (ce qui semble être un minimum requis lorsqu'on encadre des enfants dans un lieu pourvu d'une piscine).
Enfin, la réalisation est passablement académique : beaucoup de champ / contrechamp et un emploi excessif des gros plans. On attendait autre chose de celui qui avait été assistant de Godard.
Mais aussi de jolies choses
Heureusement, le film a aussi pour lui quelques belles réussites. Evoquons trois scènes.
La première est celle de la bouteille de vin renversée par un Philippe nerveux dans la chambre de Marc. Affalé négligemment sur son lit, celui-ci lance au maladroit un simple mouchoir pour qu'il éponge : une image qui traduit mieux que tout discours l'attitude dominatrice de Marc. La deuxième est celle de l'amour dans une clairière ornée de fougères (malgré son caractère peu crédible), très courte, elliptique, assez poétique. La troisième est la scène de la piscine - lieu décrit comme traumatisant dans son enfance par Claude Miller -, avec un coup de folie tout à fait réjouissant de Michel Blanc. L'acteur explique qu'il angoissait beaucoup à l'idée de ce moment, capté en fin de tournage comme souvent les scènes difficiles, explique-t-il. Il s'en tire plus qu'honorablement.
Notons aussi le dialogue entre le directeur et Chantal au bal costumé, le premier réclamant sa boisson "avec un peu d'arsenic". Cet homme très prude et d'une grande rigidité morale vient de découvrir les penchants homosexuels de son fils : de quoi se suicider, suggère ironiquement Claude Miller. L'idée est exprimée avec une légèreté appréciable.
Saluons enfin l'épilogue. Il est, certes, convenu : dès qu'on voit Philippe visiter un appartement, on s'attend à ce que ce soit pour y habiter avec Chantal. Mais l'idée que ce soit Marc l'agent immobilier est assez malicieuse. Surtout, la dernière réplique, "après toi... non je t'en prie" nous ramène à la convention sociale. Une façon de dire que c'est elle qui l'a emporté. Certains y ont vu une morale petite bourgeoise : ouf, Philippe est revenu dans le droit chemin puisqu'il a confirmé sa relation avec une femme. J'y vois plutôt une fin pessimiste : la pression sociale est toujours la plus forte. Possible, pourra-t-on se dire, qu'il y ait un jour un retour du refoulé après quelques années de vie commune. L'arrêt sur image final où les deux se regardent semble annoncer une telle issue. Un phénomène dont le cinéma saura aussi s'emparer.