Avant-dernier long métrage de Dreyer qui précède l'accueil très froid réservé à Gertrude, Ordet constitue le sommet de son "réalisme métaphysique". C'est un film d'une grande profondeur où Dreyer traite de thématiques difficiles : la foi, le doute, la mort, l'incarnation divine. Ordet, la parole, est centrale dans la mise en scène avec une maitrise d'autant plus étonnante que Dreyer a été un réalisateur prolifique au temps du muet. La composition de personnages correspondant chacun à des échelles de croyance et d'incroyance permet au cinéaste d'instaurer des dialogues particulièrement riches. Cette parole est centrale symboliquement à de multiples niveaux : parole de Dieu présente dans les textes, parole de foi incarnée par Johannes face à la parole doctrinale de ses contemporains, parole capable de miracle.


Les scènes se déroulent en grande majorité dans des intérieurs austères et dépouillés, filmés dans des plans longs où Dreyer recourt fréquemment à des panoramiques horizontaux pour accompagner la distribution de la parole en fonction des mouvements des personnages et scruter les visages. La caméra évite tout mouvement inutile. Cette sobriété, le rythme lent qui laisse se déployer les conversations et les interrogations, l'absence de coupes brutales induisent une gravité solennelle, qui sert parfaitement le propos. Si le plan moyen domine, Dreyer nous montre bien sûr les visages, lui qui disait que « Rien au monde n’est plus beau que le visage humain. Il est le terrain le plus noble que le cinéma puisse explorer », philosophie exploitée à son maximum dans La Passion de Jeanne d'Arc.


Cependant, ce qui m'a surtout marqué dans Ordet c'est la force des questionnements soulevés et l'émotion qui s'en dégage.

Si paradoxalement la société semble imprégnée de religion, avec des références permanentes à Dieu dans les échanges, nul ne prend au sérieux la parole de Johannes, qui se présente comme le Christ ressuscité. On dit de lui qu'il a perdu la raison durant ses études de théologie, à la lecture de Kierkegaard. Dreyer interroge ses contemporains : comment se comporteraient les croyants d'aujourd'hui s'ils se retrouvaient face à face avec un homme se prétendant le Christ ? La parole de Johannes ne suscite qu'incompréhension, consternation et pitié. Johannes vit en marge de la société, et prêche sur la dune à une foule invisible, écho direct à Jean-Baptiste prêchant "dans le désert". Il n'était peut être d'ailleurs pas nécessaire de souligner à ce point sa marginalité de manière formelle, avec cette démarche quelque peu mécanique, l'air hagard, parlant les yeux dans le vide avec un ton souvent plaintif. En tout état de cause, Johannes fait écho à certains grands personnages de Dostoïevski, marginaux porteurs d'une spiritualité profonde, confrontée aux lois de la raison, au scepticisme et aux divisions religieuses.


A travers la marginalité de Johannes, Dreyer montre des croyants perpétuant les rites et glorifiant les textes bibliques, sans pour autant percevoir la foi comme quelque chose de vivant. La résignation et l'abattement dominent ("il n'y a plus de miracles aujourd'hui"). Johannes déplore à de multiples reprises que sa parole ne soit pas écoutée : "Je suis venu chez moi et les miens ne m'ont pas reçu", "Vous me reniez encore une fois", "Je bâtis des maisons mais les gens ne veulent pas y habiter". Ce rejet culmine dans la rencontre avec le pasteur, homme d'Eglise, qui va jusqu'à suggérer son placement à l'asile. L'Eglise, incarnation de la foi institutionnelle, est accusée de trahison car elle ne croit plus aux miracles : "vous croyez au Christ mort mais pas au Christ vivant".


Le thème du doute face au silence de Dieu est exploré à travers les états d'âme de Morten, qui malgré ses multiples prières, n'a pas été exaucé. Il s'apitoie sur son sort : un premier fils Mikkel qui n'a plus la foi, un cadet qui réclame un mariage avec la fille de son ennemi en religion et Johannes devenu fou. Les épreuves et la mort d'Inger en particulier soulèvent la difficile question du "Pourquoi". Toutefois, Ordet dit que ce silence n'est pas un vide, mais une épreuve.

Dreyer interroge également : qu'est ce que la foi ? Les communautés de croyants apparaissent divisées, à l'image de la querelle des pères qui s'accusent mutuellement d'impiété. Le tailleur Peter croit profondément en Dieu mais sa foi est sectaire et rigoriste. La foi de Morten est aussi sincère, structurante dans son quotidien, en apparence plus vivante que celle de Peter mais elle est également à sa façon fermée sur elle-même et n'intègre pas la possibilité du miracle dans le présent. Dreyer s'érige ici contre l'intolérance en montrant que la foi ne peut se résumer à une identité, à une communauté fermée sur elle-même. La foi ne se résume pas non plus à un ensemble de dogmes. Ainsi, nous dit Dreyer, la croyance est bien une folie, au sens premier du terme, et l'on retrouve ici Kierkegaard et son "saut de foi" : la foi est un "saut méta-rationnel", qui implique d'aller au-delà de ce que la raison peut justifier. Ce saut est accompli par Johannes qui a la certitude que sa foi a le pouvoir de transformer la réalité. A l'opposé du spectre, la science et ses certitudes sont quelque peu tournées en dérision, à travers le personnage du docteur dont l'assurance est cruellement contredite par la mort d'Inger, lui qui recommande l'administration d'un choc psychique pour Johannes.


L'essence de ces questionnements atteint son acmé en même temps que la tension dramatique dans les deux magnifiques séquences finales, à partir du moment où l'accouchement d'Inger devient problématique. En particulier, l'ultime séquence devant le cerceuil d'Inger est d'une grande puissance émotionnelle. La réconciliation des deux pères constitue le premier pas vers le miracle. Johannes revient également transfiguré, débarrassé de son allure hagarde, la parole intelligible. Il pose à l'assistance une question qui résonne superbement : "Pourquoi, parmi les croyants, personne ne croit ?". Et avertit une fois encore : "Vous blasphémez Dieu par votre tiédeur", avant d'énoncer une terrible sentence : "Inger, tu dois pourrir parce que les temps sont pourris".


Mais ce sont les femmes et les enfants qui fournissent chez Dreyer un motif d'espérance. Ainsi d'Inger, archétype de la foi humble, qui enjoint son beau-père de prier encore et encore, soutient la volonté d'Anders de se marier avec la fille du tailleur contre son orgueil et ses préjugés ("la seule chose qui compte c'est de s'aimer") et qui avance que "Johannes est peut-être plus proche de Dieu que nous". Surtout, Maren, la jeune fille, est la seule à donner du crédit à la parole à Johannes, et lui accorde une foi simple, tranquille, franche, totale. Elle représente le modèle de la foi véritable, qui fait écho aux évangiles : « Je vous le dis en vérité, si vous ne changez pas et ne devenez pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » (Matthieu 18:3). C'est son intercession auprès de Johannes qui permet l'accomplissement du miracle. Un miracle vecteur de réconciliation et d'une foi retrouvée pour Mikkel. Ironiquement, le vœu de Morten de faire de Johannes "l'étincelle qui rallume le christianisme" aura été exaucé dans une bien plus grande mesure qu'il ne pouvait le concevoir.


Scénario/dialogues/narration : 9

Interprétation : 8

Mise en scène/photographie : 8

Originalité/atmosphère : 8


(8,5)

Roubachof
8
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le 13 août 2025

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Roubachof

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