Soyons juste : le film possède un casting presque insolent de qualité, mais il semble constamment tourner au ralenti, comme si toute l’équipe attendait qu’un vrai film commence enfin. Le paradoxe de La Part des lions, c’est qu’il ressemble à un polar important sans jamais parvenir à en avoir la puissance dramatique. Tout est là en théorie : des truands fatigués, des rapports de loyauté ambigus, des acteurs immenses, une atmosphère de fin de règne du banditisme traditionnel… mais le film reste coincé dans une sorte d’apathie narrative. On dirait un Melville sans mise en scène. Un Giovanni sans brutalité. Un Verneuil sans rythme. Bref : un polar français privé de colonne vertébrale.
Le réalisateur, Jean Larriaga, reste aujourd’hui une figure assez marginale du cinéma français. Et cela se sent. Il n’a ni la précision géométrique des grands metteurs en scène du polar français ni cette capacité à transformer les silences en tension. La réalisation est fonctionnelle, presque administrative. Beaucoup de plans fixes, peu de respiration visuelle, un montage qui manque de nerf. Les scènes s’étirent sans progression dramatique réelle.
Le cinéma policier des années 70 vivait pourtant un âge d’or extraordinaire. Pendant que Melville sculptait des films comme des tombeaux glacés, pendant que José Giovanni injectait de la fatalité virile dans ses récits, La Part des lions semble observer tout cela depuis le quai de gare avec un sandwich SNCF et un imperméable humide.
Et pourtant… quels acteurs. Robert Hossein porte le film à bout de bras. Comme toujours, Hossein apporte immédiatement une présence physique incroyable. Il avait cette capacité rare de rendre le silence menaçant. Chez lui, le moindre regard paraît cacher une trahison, un remords ou un crime ancien. Même quand le scénario patine, lui continue d’habiter l’écran avec une intensité presque tragique. Hossein appartenait à cette génération d’acteurs qui jouaient avec le corps entier. Sa démarche lourde, son immobilité, sa voix presque étouffée : tout fabriquait une tension intérieure. Mais ici, la mise en scène ne sait jamais vraiment exploiter cette noirceur naturelle.
Et puis il y a Charles Aznavour. Aznavour acteur reste encore aujourd’hui sous-estimé. Parce qu’il ne jouait jamais la puissance classique. Il apportait au contraire quelque chose de fragile, de nerveux, presque maladif parfois. Dans le cinéma français, il incarnait merveilleusement les hommes usés, les petites lâchetés humaines, les personnages vivant davantage dans l’angoisse que dans l’action. Dans La Part des lions, il donne paradoxalement plus de vérité psychologique que le film lui-même.
Et alors le pauvre Michel Constantin… Constantin était né pour le polar des années 70. Une gueule de boxeur fatigué, une voix de gravier, une présence populaire immédiate. Le cinéma savait normalement utiliser ce type d’acteur comme une bombe à retardement humaine. Dans un bon polar, Michel Constantin suffisait à créer une menace. Ici, il semble en liberté surveillée dans un scénario sous tranquillisants.
Quant àRaymond Pellegrin, c’est encore une autre époque du cinéma qui traverse le film. Pellegrin venait du grand cinéma classique français, du théâtre, de la diction travaillée, des acteurs capables de donner du poids à une simple phrase. Même fatigué, même sous-employé, il apporte une classe immense au film.
Le problème, c’est que La Part des lions traite ses acteurs comme des meubles de luxe dans une salle d’attente. Visuellement, le film souffre énormément. La photographie manque d’identité. Le polar français des années 70 savait normalement utiliser les décors urbains comme des espaces mentaux : rues désertes, bars enfumés, zones industrielles tristes, hôtels fatigués. Ici, les lieux semblent simplement filmés parce qu’ils étaient disponibles. Le montage est particulièrement lourd .Les scènes démarrent tard, finissent tard, sans tension interne. On sent souvent le film chercher son rythme… sans jamais le trouver. C’est exactement ce qui crée cette impression de lenteur pâteuse.
Même la musique paraît perdue entre plusieurs films possibles. À cette époque, beaucoup de polars français hésitaient entre jazz mélancolique, orchestration dramatique et modernité plus nerveuse inspirée du cinéma américain. La Part des lions donne parfois l’impression que la bande originale elle-même ignore si elle accompagne un grand polar noir ou un téléfilm de province.
Et pourtant, malgré tout cela, le film reste intéressant comme symptôme d’une époque. Parce qu’il montre aussi l’usure du polar traditionnel français. Les grands mythes virils du cinéma criminel commencent à se fatiguer. Les truands ne sont plus élégants, les héros ne sont plus héroïques, les récits semblent vidés de leur énergie romantique. On entre dans un cinéma plus désabusé, plus gris, parfois plus réaliste… mais aussi plus mou.
Quelques anecdotes assez savoureuses autour du film et de sa génération : Robert Hossein acceptait alors énormément de projets, alternant films ambitieux et productions alimentaires. Charles Aznavour adorait le cinéma noir américain et cherchait souvent des rôles plus sombres que son image publique. Michel Constantin improvisait régulièrement des gestes ou des silences pour épaissir ses personnages.
Plusieurs critiques de l’époque reprochèrent au film son « absence totale de tension », ce qui est quand même un problème assez sérieux pour un polar. Le tournage aurait connu plusieurs réécritures, signe d’un scénario jamais totalement stabilisé. Et au fond, c’est peut-être ça qui rend le film presque touchant aujourd’hui. On regarde des immenses acteurs essayer de sauver un polar déjà condamné par son manque de souffle. C’est un peu comme voir quatre vieux lions magnifiques enfermés dans un zoo sans jungle, sans chasse et sans danger. Ils ont encore les crocs, encore la présence, encore la majesté… mais le film autour d’eux ressemble surtout à une longue sieste sous un ciel gris de cinéma français fatigué.