La Princesse errante est le 4e film de Kinuyo Tanaka, le premier en couleur. Son premier film historique aussi, basé sur le récit autobiographique de la princesse japonaise ayant épousé le frère du dernier empereur de Chine. L'histoire d'une femme, réalisée par une femme, avec une femme scénariste, et conçu pour une audience féminine : on est loin d'un manifeste féministe ! Avec quand même une actrice majeure de l'époque, Machiko Kyô, actrice principale de chefs d'oeuvre tels Rashomon, Les Contes de la lune vague après la pluie, ou encore La Rue de la honte... Sacré CV.
Cinq ans après son dernier film comme réalisatrice, Kinuyo Tanaka n'a pas perdu la main. Autour d'une histoire bien amenée et très linéaire, elle bâtit une vaste fresque historique mélangeant cultures japonaise et chinoise, luxe de l'aristocratie et horreurs de la guerre. Dans la première partie, c'est surtout le luxe qui prédomine. C'est un foisonnement de costumes traditionnels japonais et chinois bariolés, qui contrastent parfois avec l'uniforme maronnâtre des militaires. La scène où la princesse se rend près de l'impératrice du Japon, qu'elle ne regarde jamais, puis celle où elle se marie dans la tradition chinoise sont saisissantes. Le ton de la seconde partie change complètement, puisqu'après la défaite du Japon, la cour de Mandchourie entame une pérégrination qui semble sans fin. Dénuement, faim, prisons et froid sont alors magnifiés par la caméra, offrant des plans sublimes d'une file de voyageurs forcés sur une cime en contre-plongée, avec pour seul décor montagnes infinies et couchers de soleil divins. Dans la dernière scène, choisie pour l'affiche du film, deuil et neige se confondent dans un contraste des plus esthétiques. Pour un premier film en couleur, c'est une belle réussite.
L'intérêt majeur du scénario est de nous plonger dans une période méconnue de l'Histoire pour le monde occidental : l'occupation de la Mandchourie par l'Empire japonais, puis la débandade à partir d'août 1945. Dès l'année 1931, les Japonais occupent la région chinoise riche en ressources et installe un gouvernement fantoche dirigé par Puyi, le dernier empereur de Chine (regardez le film Le Dernier empereur si ce n'est pas encore fait). Pour renforcer les liens entre cette dynastie et le Japon, un mariage est donc arrangé entre une noble japonaise et le frère de l'empereur. A partir d'août 1945, les Soviétiques attaquent la région, et après les bombes atomiques, le Japon capitule, abandonnant de fait la Mandchourie, désormais aussi lieu de confrontation entre républicains et communistes chinois. Dans ce chaos, la princesse tente de fuir et de retrouver son pays natal... Voilà pour les grandes lignes. Le film se finit par une sorte de manifeste de paix, appelant à la réconciliation entre Chine et Japon, puisque la princesse est désormais membre d'une famille binationale, elle-même parlant chinois couramment. Cependant, le défaut majeur du récit est de cacher tous les aspects les plus sombres de la guerre, et ne décrit que superficiellement les événements. Aux yeux de la princesse, la guerre n'a consisté qu'en une fuite et à des emprisonnements après 1945. Par exemple, on la voit enchaînée dans une sorte de procession dans une ville chinoise, et les gens pleins de haine lui jettent des... boules de neige. Ça semble injuste vu qu'elle n'a rien fait directement, mais vu les atrocités qui ont été commises en Mandchourie par l'armée japonaise, et qui ne sont absolument jamais mentionnées même implicitement, on peut le comprendre. Le manifeste de paix est un peu vide de sens sans la prise en compte de ces éléments, un vœu pieux. L'histoire intime de la princesse, aseptisée au possible puisque, évidement, elle file le parfait amour avec son mari malgré le mariage arrangé, a été en outre étrangement simplifiée. Dans le film, elle n'a qu'une seule fille, alors qu'elle en a en réalité deux (dont une toujours en vie actuellement !). Il semble que les deux filles ont été condensées en une seule dans le récit... pour j'imagine créer encore plus d'empathie pour la princesse, au destin certes tragique, mais infiniment meilleur que 99,99% de la population chinoise et japonaise de l'époque. Un film un brin téléphoné donc, et c'est bien dommage vu le potentiel de la réalisatrice.