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le 28 mars 2016
SuivreL'innocence s'en est allé.
Premier long-métrage en solo du britannique Nicolas Roeg, Walkabout, librement adapté du roman de James Vance Marshall, fait partie de ces petits classiques oubliés, ces oeuvres scandaleusement...
Bienvenue chez Ciné-Sophia. La Randonnée, de Nicolas Roeg, abandonne en plein désert australien deux enfants, un adolescent aborigène, quelques lézards et la désagréable impression que votre civilisation entière tient dans un poste de radio qui grésille.
Le dispositif est d’une simplicité biblique : prenez un père de famille tiré à quatre épingles, emmenez-le avec ses deux enfants pique-niquer dans l’Outback australien, faites-lui péter un câble, incendier sa voiture puis se donner la mort. Félicitations, vous venez de détruire le contrat social en moins de dix minutes. Roeg ne s’embarrasse pas de préambules pour faire s’effondrer la civilisation occidentale.
L’adolescente et son petit frère se retrouvent livrés à eux-mêmes dans l’Outback australien. Ils rencontrent un jeune homme aborigène qui accomplit son walkabout, rite initiatique qui le conduit à traverser seul le territoire. Il leur apprend à trouver de l’eau, à se nourrir et à se déplacer. Bref, pendant que les enfants découvrent comment survivre sans supermarché, le cinéma occidental découvre avec eux que l’eau n’est pas nécessairement un truc qui sort du robinet.
Mais Roeg n’est pas là pour nous vendre le sympathique prospectus « retour à la nature ». Son film est beaucoup plus retors. Et surtout beaucoup plus intelligent.
Premier à chercher de l’eau pour son thé : Jean-Jacques Rousseau.
On connaît la chanson : l’homme naturel serait heureux, libre, authentique, tandis que la civilisation l’aurait transformé en créature névrosée, propriétaire et globalement incapable de savoir quoi faire d’une après-midi sans Wi-Fi.
La Randonnée semble parfois illustrer cette thèse avec application. Les enfants viennent du monde civilisé, avec leurs vêtements, leurs conventions, leur langage et leur radio. Le jeune homme, lui, sait lire le paysage, reconnaître les animaux, trouver de l’eau et vivre avec son environnement. Le contraste est spectaculaire. Le monde moderne paraît artificiel ; le monde naturel, immédiat, sensuel, presque miraculeusement cohérent.
Sauf que Roeg a l’élégance de ne pas complètement avaler son propre manuel de rousseauisme.
La nature du film n’est pas gentille. Elle mange, tue, copule, souffre et se fait elle-même manger. Les animaux magnifiques de l’Outback ne sont pas des figurants de documentaire WWF : ils sont capturés, chassés, éventrés, dévorés.
La nature chez Roeg n’est pas sentimentalement idéalisée : elle est belle et indifférente.
Autrement dit, Rousseau peut rester sur son rocher : ici, il y a des mouches.
Et Thomas Hobbes, avec son fameux état de nature transformé en guerre de tous contre tous, ne ferait pas non plus complètement l’affaire. Car l’Outback de Roeg n’est ni l’Éden rousseauiste ni le parking souterrain hobbesien. C’est un monde dans lequel la survie dépend moins de la domination que de la capacité à comprendre les relations entre les êtres et leur milieu.
Le garçon ne « maîtrise » pas la nature. Il sait y prendre place.
Nuance énorme.
C’est ici que Claude Lévi-Strauss devient intéressant.
Dans La Pensée sauvage, l’anthropologue montre notamment que les sociétés dites « primitives » ne sont pas dépourvues de pensée rationnelle : elles organisent, classent, distinguent, nomment et interprètent leur environnement avec une sophistication considérable.
C’est exactement ce que notre regard occidental risque de ne pas voir dans La Randonnée.
Pour les enfants, au départ, le paysage est un chaos : désert, rochers, bestioles, chaleur, danger. Pour leur compagnon, il est au contraire plein de signes. L’eau est quelque part. La nourriture est quelque part. Les traces racontent quelque chose. Le territoire n’est pas un décor : c’est une sorte de texte qu’il sait lire.
La différence entre les deux mondes n’est donc pas simplement : « eux vivent dans la nature, nous vivons dans la civilisation ».
Elle est plus subtile : nous ne voyons pas nécessairement le même monde.
Et c’est là que Roeg devient cinéaste plutôt que professeur de géographie.
Sa mise en scène multiplie les raccords, les associations, les surimpressions, les animaux, les fragments de corps et de paysages. Le montage semble parfois penser à la place des personnages. Le film ne raconte pas seulement la rencontre de deux cultures : il essaie de nous faire éprouver une autre organisation perceptive du réel.
On pourrait alors convoquer Maurice Merleau-Ponty et sa philosophie de la perception.
Pour Merleau-Ponty, nous ne sommes pas des cerveaux désincarnés qui regarderaient un monde extérieur comme on consulte Google Maps. Nous sommes des corps engagés dans un milieu.
Or La Randonnée est probablement l’un des films des années 1970 qui donnent le plus fortement cette impression.
On a chaud avec eux. On marche avec eux. On a soif. On regarde le sol. On cherche l’eau. On entend les insectes. Le paysage cesse progressivement d’être « beau » au sens touristique : il devient habitable.
Et c’est une différence capitale.
Roeg ne filme pas seulement un désert spectaculaire ; il filme la découverte progressive de ce qu’un environnement permet de faire.
Le jeune homme n’est donc pas seulement un « guide spirituel ». Il possède une compétence corporelle, sensorielle, territoriale que les deux enfants n’ont pas.
C’est très beau.
Et c’est également là que le film commence à devenir historiquement embarrassant.
Le problème : le « bon sauvage » a toujours un peu trop bonne mine.
Parce que, soyons sérieux deux minutes — ce qui est déjà beaucoup demander à une critique de cinéma.
La Randonnée est un film de 1971. Il porte donc aussi les lunettes de son époque.
Le jeune homme aborigène est fascinant, puissant, agile, proche de la nature, presque mythologique. Il devient facilement ce que la critique occidentale a longtemps appelé le « noble sauvage » : l’homme que la civilisation aurait épargné et dont elle pourrait venir apprendre la sagesse.
C’est précisément le piège.
Car cela consiste encore à faire de l’autre une fonction de notre propre réflexion. L’Aborigène devient « celui qui nous montre ce que nous avons perdu ». C’est généreux, mais paternaliste : il n’est plus tout à fait un homme avec sa propre histoire ; il devient le professeur de philosophie en pagne du spectateur occidental.
On pourrait encore convoquer Martin Heidegger, ce qui est généralement le moment où une conversation de cinéma commence à perdre ses invités.
Mais ici, l’idée de Heidegger sur notre rapport au monde comme espace d’habitation est assez éclairante. Les enfants occidentaux découvrent progressivement qu’ils ne sont pas devant un paysage : ils sont dedans.
Le monde moderne transforme facilement les choses en objets disponibles : l’eau comme ressource, le paysage comme territoire, l’animal comme gibier, la terre comme propriété. Le jeune homme, lui, semble évoluer selon une logique différente : le milieu est un ensemble de relations plutôt qu’un stock de marchandises.
Roeg ne formule jamais cette thèse avec un tableau blanc et un PowerPoint — merci à lui. Il la fait sentir. Et il la fait sentir avec une cruauté assez remarquable : lors de la scène finale — chef-d'œuvre d'amertume —, le retour à la ville montre l'héroïne devenue adulte, préparant à manger dans une cuisine moderne. Karl Marx applaudit au fond de la salle : l'aliénation moderne a tout balayé, et le souvenir du désert ne subsiste que sous la forme d'un regret métaphysique étouffé par le confort.
Le problème n’était donc pas seulement qu’ils étaient perdus. Ils étaient perdus dans un monde qu’ils croyaient connaître.
Il faut enfin parler du poste de radio.
C’est probablement le gag philosophique le plus cruel du film.
Au milieu de l’immensité australienne, les enfants écoutent les nouvelles du monde moderne. Une voix parle de problèmes abstraits pendant qu’eux cherchent simplement de l’eau.
C’est presque du Jean Baudrillard avant Baudrillard : le monde médiatique continue à produire son flux de signes alors même que la réalité physique immédiate vient de réduire toutes les grandes abstractions à une question élémentaire :
où est l’eau ?
La radio représente ainsi une civilisation qui continue à parler d’elle-même alors que ses catégories deviennent momentanément inutiles.
Roeg avait le sens de la plaisanterie : au cœur de l’Outback, le spectateur reçoit une petite dose de philosophie occidentale par transistor. Le désert pourrait difficilement envoyer un message plus clair : merci de couper la radio.
Et puis il y a le silence. C’est finalement ce qui rend La Randonnée si singulier.
Roeg donne la parole au montage, aux corps, aux paysages et aux silences pour nous faire éprouver le monde.
La grande question du film n’est pas « Nature ou civilisation ? », parce qu’une telle opposition serait trop confortable. Le film montre plutôt que nous sommes constitués par des mondes différents, des habitudes différentes, des langages différents, des manières différentes de percevoir.
Et que rencontrer l’autre ne signifie pas nécessairement le comprendre.
C’est même peut-être l’inverse.
La jeune fille et le jeune homme se rapprochent, mais leur relation demeure traversée par une impossibilité fondamentale de communication. Les trois personnages sont finalement toujours perdus, y compris lorsqu’ils retrouvent leur chemin.
Voilà qui nous ramène à une question très peu rousseauiste et beaucoup plus vertigineuse :
peut-on vraiment sortir de son monde ?
Roeg répond à sa manière : oui, momentanément. Mais pas complètement. Et surtout, pas gratuitement.
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Créée
le 16 août 2026
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