Sorti en 1984 en pleine vague des polars musclés et virils à la française avec jeans moule burnes, perfecto de cuir et gros flingue La Triche de Yannick Bellon joue délicieusement du décalage jusque sur son affiche, car si l’on retrouve les codes visuels du genre (Jeans- Cuir- Flingue) on notera que pour l’occasion on se glisse quand même le pétard entre les fesses. Ce qui rend La Triche intéressant, à défaut d’être un grand film, c’est qu’il met en scène un commissaire bisexuel au cœur d’une intrigue aussi sentimentale que policière ce qui n’était pas si courant à l’époque.
La Triche raconte l’histoire du commissaire Varta, un homme qui vit une double vie sentimentale entre sa femme et des aventures occasionnelles avec des hommes et qui se retrouve à enquêter sur le meurtre d’un homosexuel qui travaillait dans un cabaret. C’est au cours de cette enquête qu’il va rencontrer et tomber amoureux de Bernard, un jeune musicien de ce même cabaret.
On ne va pas se raconter d'histoires, ce n'est visiblement pas vraiment l’aspect thriller et policier qui intéresse en premier ordre la réalisatrice Yannick Bellon, bien moins en tout cas que de raconter cette histoire sentimentale entre deux hommes, le tout sur fond de préjugés encore bien tenaces. Je ne vais pas extrapoler sur les intentions de la réalisatrice mais c’est assez couillu à une époque ou le cinéma français multipliait les films avec des flics virils et leurs gros flingues turgescents de construire une histoire autour d’un commissaire à moustache bisexuel et sensible. Belle idée de casting aussi d’avoir offert le rôle de ce commissaire à Victor Lanoux, acteur très populaire plus habitué aux rôles un peu bourrus de mâle alpha qu’à cet exercice un peu casse gueule. L’acteur s’en sort d’ailleurs formidablement bien proposant grâce à l’écriture sensible de Bellon et Rémy Watherhouse un personnage complexe à la bisexualité mal assumée et bien loin des clichés un poil homophobes qui couraient encore souvent dans le cinéma français de l’époque. Le regard que porte la réalisatrice sur l’homosexualité et sa faune des cabarets nocturnes est d’ailleurs tout en distance et pudeur nous épargnant des personnages de folles tordues et offrant à Michel Galabru un très joli (mais trop court) rôle de vieil homosexuel un peu extraverti et ventriloque (ce qui n’est pas incompatible). Pour compléter le casting il faut saluer les prestations de Xavier Deluc convaincant dans le rôle du jeune amant de ce commissaire et qui affiche plus fièrement et avec plus de panache son attirance pour les hommes, Valérie Mairesse dans un registre trop habituel de fille un peu potiche, l’excellent Roland Blanche en méchant de service et Annie Duperey en épouse bourgeoise et aimante mais un peu dépassée par les événements. Car La Triche montre surtout tout le poids qui pèse encore à cette époque sur un simple choix d’orientation sexuelle qui doit rester secret afin de ne pas venir entacher une réputation professionnelle ou un statut social. Sans jamais forcer le trait, sans jamais clairement vouloir le démontrer, Yannick Bellon parvient tout de même à montrer à quel point il était alors inconcevable et inconvenant d’être ouvertement homosexuelle dans la police ou au sein d’une famille à la bourgeoisie bon teint (et pas sûr que 40 ans après ce soit si différent). C’est vers la fin du film lorsque les impératifs de l’enquête menacent de mettre au jour la relation privée de ce commissaire avec ce suspect que le film retrouve une dimension plus convaincante de thriller avec une vérité qui doit choisir entre justice et protection de la vie privée.
Si La Triche est un bon film pour ce qu’il raconte et pour le contre pied qu’il prend avec les codes de son époque il demeure assez faible dans sa construction et surtout dans sa mise en scène un peu passe partout. L’aspect polar du film est par exemple assez mal géré, servant juste de contexte à la rencontre des deux personnages principaux elle disparaît ensuite du récit pendant trop longtemps avant de revenir dans le dernier acte préparant un final dramatique trop mal géré pour avoir à véritable impact émotionnel. Et si le film parle avec sensibilité et intelligence d’homosexualité on notera tout de même un sacré coup de frein dès qu’il s’agît de représenter le rapprochement des corps et l’acte d’amour. Attention le film n’aurait pas été meilleur avec une séquence de sexe entre Victor Lanoux et Xavier Deluc mais c’est un peu paradoxale de dénoncer l’hypocrisie qui pousse des gens à cacher leurs vies sexuelles et sentimentales tout en se cachant soit même de toute exposition graphique de l’acte d’amour.
Polar sensible et sentimental, La Triche est loin d’être le film le plus connu de cette vague de polars à la française des années 80 dont Bebel et son gros pétard était la tête d’affiche. Le film de Yannick Bellon explore avec une certaine pertinence les contradictions d’un commissaire qui recherche la vérité tout en dissimulant celle de sa vie privée le tout dans un polar très moyen mais dans un thriller sentimental globalement plutôt convaincant.