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Que feriez-vous si vous appreniez l'existence d'un petit domaine normand laissé à l'abandon depuis l'après-guerre appartenant à une obscure aïeule, et surtout l'intérêt d'une société pour son rachat afin d'y établir... un gros complexe commercial ?

C'est presque ainsi que s'ouvre La venue de l'Avenir (je dis "presque ainsi" car en vérité et à dessein le film s'ouvre sur de sublimes plans sur les nymphéas de Monet à l'Orangerie) : dans une salle de réunion se retrouvent officiaux de la mairie, promoteurs et une trentaine d'anonymes, descendants de ladite aïeule visiblement un peu dépassés par la situation. Quatre d'entre eux seront missionnés au nom de tous pour découvrir la maison et prendre ainsi une décision en faveur ou en défaveur du rachat du terrain.


C'est ainsi que nous suivons les excursions de nos protagonistes principaux : Céline, Abdel, Guy et Seb, qui diffèrent sociologiquement et professionnellement en tout points et ont du mal à s'appréhender au premier abord, et en parallèle les pérégrinations de leur ancêtre, Adèle (Suzanne Lindon), une très jeune femme qui quitte sa demeure normande pour partir à la capitale si mouvante en cette fin de siècle, espérant y rencontrer sa mère qu'elle ne connait pas.

Le film alterne entre le voyage initiatique d'Adèle à la fin du XIXème siècle, sa découverte d'un Paris bohème animé en pleine mutation et les scènes de notre époque contemporaine. Ces dernières ne manquent pas de souligner notre dépendance à la technologie ou les aléas de la vie parisienne surpeuplée dans de charmantes transitions patchworks qui prêtent à sourire.


Disons-le de suite : j'ai été emportée (et le mot est faible !) par les passages dans le XIXème siècle. C'est pour moi une immense réussite, au même niveau qu'Illusions perdues de Giannoli que je place sur un piédestal pour la représentation historique de l'époque. C'est dire mon enthousiasme !

Je suis nettement moins emballée par la prestation contemporaine, selon moi un des énormes défauts du film. Les personnages manquent de profondeur et sont très caricaturaux (un apiculteur un peu con - Vincent Macaigne faisant du Vincent Macaigne -, une business woman en proie à des névroses post-rupture, un jeune artiste digital en crise questionnant la vacuité de son art et de son existence, un tranquille prof de français bientôt à la retraite), les dialogues peu naturels, amenant un jeu par moment non convaincant (on sent que les acteurs eux-mêmes n'y croient pas...), des situations rocambolesques et des rapprochements trop rapides. Le film ne prend pas le temps de développer vraiment ses personnages du monde moderne, alors que j'ai trouvé ceux du XIXème singulièrement bien écrits et attachants (sublime personnage de la mère d'Adèle même si là encore, la relation avec sa fille pâtit de nombreuses ellipses !).

Les apparitions secondaires ne sont pas en reste (du peu qu'on la voit Pomme livre une très jolie prestation, mais là encore le personnage qu'elle incarne est un brin caricatural et peu approfondi). Mention spéciale cependant pour Cécile de France que j'ai trouvée superbe et très habitée en historienne de l'art spécialiste de l'impressionnisme embourgeoisée et passionnée !


Le film prend les tournures d'un jeu de piste, à la fois sur la maison et les énigmatiques secrets qu'elle renferme (d'innombrables photos de famille, témoins silencieux et abscons du passage du temps pour tous ces descendants) mais aussi sur la propre histoire d'Adèle, le tout jalonné par des questionnements sur l'art et la modernité. Tandis que nous suivons les errances de la jeune femme en quête d'elle-même à mesure qu'elle découvre avec émerveillement Paris - Suzanne Lindon étonnamment gracieuse en godiche venue du fin fond des terres normandes - nous découvrons également les personnages romanesques qui gravitent autour d'elle, deux jeunes artistes fraîchement débarqués de province sans le sou puis les joyeux lurons du Tout Paris de fin de siècle qui tirent leur révérence : Nadar, Sarah Bernarhdt, Monet lui-même et même Victor Hugo lors d'une scène psychédélique discursive et délirante qui fonctionne étonnamment bien.


Au fur et à mesure le jeu de piste devient plus clair, non sans grosses ficelles scénaristiques, mais l'ensemble parvient à se justifier et reste convaincant. Le récit aborde avec justesse beaucoup de thématiques et parvient plutôt habilement à toutes les recouper, comme je l'ai dit la reconstruction du XIXème siècle est vraiment bluffante (malgré quelques effets numériques pas toujours discrets !), les décors et les costumes sont sublimes : on sent que Cédric Klapish s'est surinvesti dans ce film et c'est certainement un de ses plus ambitieux et plus aboutis.

Etant une grande inconditionnelle de son cinéma j'y ai retrouvé ce que j'aime chez lui : une tendresse infinie pour ses personnages, des histoires d'amour (et de désir), l'effervescence de la jeunesse, la filiation, un brin d'humour et d'esprit. C'est un film qui à mon sens souffre de ses défauts scénaristiques qui l'handicapent trop pour en faire un chef-d'œuvre, et néanmoins une belle réussite qui aurait mérité d'être plus approfondie. Le rythme est très bon globalement, la réalisation est sublime (la scène d'ouverture... géniale !), le montage très élégant et la BO est également de très bon goût et sied parfaitement au film.

J'ai souvent été prise par l'émotion et certaines scènes suscitaient de véritables réflexions sur notre monde moderne et ses travers, le rapport de chaque génération au passé et ce qu'il subsiste dans nos vies de l'avènement de la société industrielle et du progrès tels qu'ils étaient promus à la fin du XIXème siècle. En clair : un petit coup de coeur pour moi, malgré les longueurs je n'avais aucune envie de quitter la salle de cinéma et le film m'a laissée dans une mélancolie doucereuse qu'il m'aura été difficile de quitter...


Malgré ses grosses ficelles, La venue de l'avenir est un pari plutôt réussi. Un film choral et ambitieux qui dessine des personnages rocambolesques et attachants, une œuvre généreuse sur le passage du temps et la modernité avec tout ce qu'elle implique comme changements existentiels et techniques dans l'Histoire, la petite comme la grande.

Klapish mêle à son récit ses questionnements sur la filiation, le progrès, le rapport au Beau et à l'Art. A la façon des impressionnistes, il raconte un moment fugace qui n'existera bientôt plus ; à l'impression immortalisée du peintre et du photographe succède celle du cinéaste, dont, à l'heure des technologies de plus en plus voraces, d'aucuns prédiraient la chute. Et ce denier de rendre un hommage ému aux plus grands témoins du passage du temps et de leur époque - qui, en la transmettant, œuvrent à faire advenir les suivantes : les artistes et les artisans, tout simplement.


(7.5/10)

Ednassyla
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le 2 juin 2025

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Ednassyla

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