Ce film de procès, classique parmi les classiques, n’a pas pris une ride. Pour preuve, l’excellent Anatomie d’une Chute, qui puise en partie son inspiration dans ce film de Clouzot. Preuve aussi, sa mise en scène, très moderne, rythmée au millimètre, faite d’une alternance entre le procès et la vie de l’accusée. Il n’y aucun temps mort.


Cette alternance finit par opérer une rupture : rupture entre le procès, vaste scène où chacun occupe un rôle - ce qui revient aussi à dire que le film est aussi du théâtre, et la vraie vie, en l’occurrence celle d’un couple plongé dans une passion dramatique, et plus particulièrement celle d’une jeune femme, d’une liberté absolue, d’une choquante liberté. On y retrouve d’ailleurs tous les ingrédients d’un drame assez banal : un triangle amoureux entre deux sœurs et un homme, une mésentente familiale, une incompréhension entre deux jeunes gens qui s’aiment mal.


La Cour, avec tous ces hommes âgés, apparaît affreusement bourgeoise et conservatrice face à cette Brigitte Bardot d’une insolente jeunesse et beauté.


Car c’est là que le film épouse aussi le réel, au delà de parler d’une jeunesse qui se libère de ses chaînes. Il parle ainsi de deux femmes de son temps, Brigitte Bardot, l’icône sacrée, qui à travers ce personnage acquiert un statut de femme fatale, libre, croqueuse d’homme. Elle souffrira de cette image durant une partie de sa vie. D’autant plus qu’elle va entretenir une relation passionnelle avec Samy Frey, son partenaire dans le film. Comme si la réalité épousait la fiction. Bardot savait qu’elle tenait ici le rôle de sa vie. Elle insistera d’ailleurs pour qu’on garde le souvenir de ce film et sa performance, en dépit de la tyrannie de Clouzot qui violenta le couple et Bardot comme il le fait de l’accusée de son film.


C’est aussi, plus tragiquement, un film sur Pauline Dubuisson, tueuse qui avait défrayé la chronique notamment parce qu’elle avait couché avec des Allemands durant la guerre, qu’elle avait collectionné les conquêtes et s’était livrée à la prostitition. Le film va jusqu’à reprendre des pans entiers du procès et notamment les délicieuses reparties des avocats. Pourtant, s’il fait de son personnage une femme libre et fatale, il occulte aussi toute la tragédie de la vie de Dubuisson, tondue et violée à la libération dans un épisode parmi les plus sordides et honteux de la période. Jamais il n’évoque d’ailleurs la guerre et ses affres. Bardot est juste une oisive avide de sexe, ce qui n’était pas le cas de Dubuisson, brillante et travailleuse jusqu’à faire des études de médecine.


Mais il serait injuste aussi de présenter le film comme le simple portrait misogyne d’une criminelle. Au contraire, le véritable coupable ici c’est ce tribunal aveugle et borné. La reconstitution des faits montre un couple qui se déchire. Un crime passionnel, où il n’y a pas d’explications rationnelles et tangibles. Mais la Cour persiste à croire à la préméditation et au calcul d’une femme séductrice et manipulatrice. Ses pleurs ? Simulés ! Ses amours ? Simulées ! Ses tentatives de suicide ? Simulées ! Quoi qu’elle dise elle ment. La vérité, c’est cette cour d’hommes qui sûrement la pense trop belle et donc dangereuse, qui l’assène. Le spectateur sait par les flash-back et les arguments déployés que c’est plus complexe. Plus encore, face à cet appareil judiciaire terrible, il est pris de pitié pour cette femme dont on dissèque les mœurs, comme dans L’étranger ou Anatomie d’une Chute.


Aussi, voilà la Cour bien embêtée après que l’avocat des partis civiles ait accusé la prévenue d’avoir simulée ses suicides, lorsqu’en prison celle ci parvient à mettre fin à ses jours. La Cour n’y a jamais cru. Elle n’a rien compris et a eu tort. Voilà la seule vérité.


Pourtant, la justice se remettra t elle en cause face à ce fiasco judiciaire où il y a deux victimes désormais ? Que nenni. Les deux avocats, défense et parties civiles, se serrent la main, fustigent une vacherie de la part de l’accusée et se disent à la semaine prochaine où ils inverseront les rôles. Tout ceci était bien une comédie burlesque, pour ne pas dire une pantalonnade. Comme pour l’affaire Dubuisson, bien réelle elle, qui terminera par le même drame.


Ce n’est pas la vérité judiciaire mais le drame judiciaire. Le vrai cinéma en somme.




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le 3 janv. 2026

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