J'ai mis un long moment à me décider à voir ce film. D'un côté, j'apprécie bien Abdellatif Kechiche, surtout depuis L'esquive, et encore plus avec La Graine et le Mulet, que je considère comme un des meilleurs films français récents.
D'un autre côté, j'avais franchement peur de subir trois plombes de filles à poil. Non que je subodorasse une quelconque attitude provocatrice de la part du cinéaste (on parle ici de Kechiche, pas de Lars Von Trier), mais quand même, j'avais quelques craintes.
Et puis, je ne cache pas que j'avais reculé face à la durée du film. Trois heures, ça commence à devenir imposant. L'ennui ne risquait-il pas de m'assaillir ?
Et puis, je me suis lancé sur un coup de tête.

Avant de rentrer dans les détails, commençons par les généralités : Le Vie d'Adèle est un bon film. Pas un chef d’œuvre. Pas aussi génial que La Graine et le Mulet. Peut-être pas le meilleur film en compétition à Cannes en 2013 (à coup sûr, j'ai préféré Nebraska et A Touch of sin). Mais un bon film quand même.
Le film nous présente donc Adèle, à une étape cruciale de sa vie, la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte. Et le cinéaste évite les pièges du récit d'apprentissage. Pas de progression par étapes qui entrainerait la jeune femme vers une nouvelle vie. Pas de chemin tout tracé. Adèle paraît aussi paumée à la fin qu'elle l'était au début.
Le film se contente de nous montrer une expérience amoureuse. Et comme Kechiche essaie de coller le plus possible à la réalité et d'éviter tous les écueils de ce type de film, il n'y a pas de grande leçon à apprendre ni de morale à la fin de l'histoire.
"Chapitre 1 & 2", nous prévient le titre. Pour moi, le film est essentiellement centré sur l'histoire qui unit Adèle et Emma, en nous montrant la jeune femme avant et après. Au début, nous avons une Adèle lycéenne complètement paumée, ne sachant pas trop où se situer. Cette perte de repère, qui est la définition même de l'adolescence, est vraiment mal vécue par la jeune femme. Le mal-être se développe surtout dans l'aspect sentimental et sexuel. Là où ses copines l'incitent à céder au premier mec mignon venu en l'assurant que le plus important, "c'est niquer", elle paraît beaucoup plus en retrait.
C'est Emma qui va lui faire découvrir ce que veut dire "être en phase avec soi-même". Car ce qui semble être privilégié dans cette liaison, c'est l'osmose qui unit les deux femmes. Les silences, les regards, les corps, même les familles respectives, tout semble aller de soi, comme si tout retrouvait sa place naturelle.

Kechiche filme tout cela d'une façon quasi-naturaliste. Son but évident est d'être le plus réaliste possible. On sent bien que l'histoire d'Adèle ne commence pas au début du film et ne finit pas au générique de fin, nous n'en avons qu'une tranche, une partie qui ne laisse rien deviner de ce que pourrait être la suite.
Et le cinéaste a une manière remarquable de rendre son film vivant. En digne héritier de Pialat, il filme ses personnages sans les juger, dans leur vie la plus quotidienne, et sait accorder autant d'importance aux silences de la solitude qu'aux dialogues des scènes plus sociales.
Et puis, La Vie d'Adèle, c'est un film terriblement sensuel. Attention, sensuel ne veut pas dire érotique. Le cinéaste s'arrête sur les sens en général : la musique, le vent. Le film sait se faire contemplatif pour mieux s'accorder aux émotions d'Adèle.
C'est bien entendu là qu'il faut parler des scènes de sexe. D'abord, leur présence dans ce film est tout à fait logique et naturelle : la liaison Adèle-Emma est une sorte de fusion d'esprit et de corps, il s'agissait de montrer cette union comme totale.
Ensuite, la première scène qui unit Adèle et Emma (la plus longue, la plus intense) est clairement construite en opposition à la brève scène d'Adèle avec un mec (je ne me souviens plus son prénom), quelques minutes plus tôt. Les sentiments d'insatisfaction, voire de dégoût, font place à de la plénitude.

Maintenant, limiter La Vie d'Adèle à trois scènes sexuelles, c'est passer à côté d'un film qui parvient, avec talent, à mêler sensualité et intellect. Car, en plus de tout ce qui est déjà dit, il y a pas mal d'autres choses dans ce film. On y parle de Sartre, de Marivaux et de Schiele, du rôle de la philosophie et de l'art, de l'engagement, etc.
La réflexion sur l'art tient une place particulière, surtout vu le métier d'Emma. Alors que le film se termine lors d'un vernissage, dans une galerie où sont suspendues des tableaux représentants Adèle, on peut comprendre que transformer la vie en œuvre d'art est à la fois un des propos et un des procédés du film.
Et même si La Vie d'Adèle n'est pas le film le plus convaincant de Kechiche, même si je le trouve trop long et lent parfois, je crois que c'est un beau film, bien supérieur aux basses polémiques.

Le 25 juin 2014

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