La vie d'Adèle est un film sans intrigue : l'histoire de la rencontre, la relation et la rupture d'Adèle avec Emma. La fin de l'histoire est scellée avant même la séance, par la BD dont le film est l'adaptation, par tout ce qui en a été dit depuis Cannes. La polémique sur les conditions de tournage, les scènes de sexe explicites, le succès du film auprès du public et des critiques, et même les mises en garde de mon cousin-le-projectionniste, bref : tout me disait "à quoi bon, même pas envie d'aller voir". Mais il y a quand même un certain plaisir à aller voir un film dont on nous a trop dit. D'abord, celui de voir les choses dont on ne nous a rien dit. Ensuite, comprendre les remarques de certaines critiques et juger par soi-même sur les points soulevés. Enfin, quelque chose me disait que je risquais de regretter de ne l'avoir pas vu.
On ne m'avait pas parlé du jeu de couleur qui trame tout le film. Ce bleu, omniprésent, qui apparait à partir du premier regard entre Emma et Adèle, qui envahit petit à petit l'univers d'Adèle comme une obsession, dans tous les détails, les vêtements, les bijoux, les vernis à ongles, qui deviendra finalement l'écrin de leur première étreinte. Quand l'amour disparaîtra, elle sera la seule à le porter, comme une tache, un applat bleu electrique au milieu de l'écran, alors qu'il a depuis longtemps quitté les cheveux d'Emma. On ne m'avait pas parlé non plus de la façon dont Adèle est montrée à plusieurs reprises comme une odalisque de la peinture du XIXe, à travers les poses de son sommeil ou de ses langueurs. On n'avait pas non plus cherché à trouver le sens du chignon défait, refait, redéfait, l'émotion qu'Adèle laisse passer à travers ses cheveux.
On avait dit que l'histoire n'aurait pas d'intérêt si elle avait été hétérosexuelle. Peu importe, à vrai dire. C'est une histoire d'amour, Adèle Exarchopoulos joue tous les personnages que l'on croiserait dans une histoire hétéro banale : l'ingénue, la coquette, la femme au foyer, l'époux volage, l'amoureux transi. Elle montre aussi ce que tous les amours malheureux connaissent : ce moment douloureux où l'on se retouve seul, comme un gros paquet de douleur, de larmes et de morve, détruit par la solitude et la détresse d'une rupture inimaginable. On a dit aussi que la Vie d'Adèle était un film sur la lutte des classes. Pas faux. Les huitres contre les nouilles, les bourgeois gay-friendly contre les prolos à qui l'on n'a rien dit. Le beau-père bohème un peu pompette au vin blanc et le papa inquiet au vin rouge. Ce film est la démonstration que, bien plus qu'elle n'est hétéronormative, la société est surtout socialement endogame. Emma finira par fonder une famille avec une femme de son milieu et refusera de revenir vers cette Adèle trop populaire. Mais c'est sans aucun doute un des plus beaux films qui aient été faits sur l'amour, de sa naissance à son abandon. Adèle Exarchopoulos est la plus incroyable actrice qui soit. La façon dont elle éclate et traverse le film, je ne l'avais vue que chez Patrick Dewaere. J'aurais vraiment regretté de ne pas vivre ces trois heures avec elle.
professeurkrys
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le 20 oct. 2013

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