Avec The Zone of Interest, Jonathan Glazer adopte un dispositif opposé à celui que choisissait László Nemes dans Saul Fia (2015) : suivre non plus les victimes dans les étapes de leur déshumanisation et de leur extermination, mais les bourreaux dans ce qu’Hannah Arendt appelait la « banalité du mal » (Eichmann à Jérusalem, 1963). Rudolf Höss organise ainsi dans un même mouvement une partie de campagne, une réception mondaine et le plan d’anéantissement des détenus – plan préalablement présenté et expliqué par un scientifique –, son épouse Hedwig nomme à son petit dernier les fleurs et les insectes qui composent le jardin, l’aîné observe des dents qu’il range dans une boîte à allumettes… De la fumée, des détonations et un vrombissement permanent, des cris aussi.
Le long métrage entend nous faire vivre l’Histoire comme une expérience sensorielle mais, en demeurant prisonnier de son concept branché, participe malgré lui à cette banalisation : d’une part parce que les victimes ne sont présentes qu’en tant que bruits sans visage aucun sur lequel lire l’incompréhension et la peur, d’autre part parce que les bourreaux restent essentiellement désincarnés, froids et méthodiques, mis à distance par la réalisation millimétrée et par la photographie rigoureuse. Trop peu d’humanité là-dedans, et pas de chair non plus, pas de sentiments, pas de dilemmes. Les convulsions, rares, apparaissent comme des poses. Nous avons l’impression de regarder l’interminable répétition du même dans un laboratoire où les cobayes sont endormis, pour ne pas dire gazés, et animés par un réalisateur-démiurge qui n’a strictement rien à partager sur la shoah, mais tout à réduire à l’état d’abstraction conceptuelle. Une zone sans grand intérêt, donc.