Notre note est neutre et ne reflète rien. L'article comporte plusieurs spoilers.


En 1943, le commandant Rudolf Höss vit dans une jolie demeure située à la périphérie du camp de concentration d’Auschwitz. Avec sa femme et ses enfants, ils profitent avec satisfaction de leur accession à la bourgeoisie de province.

On ne pourra pas reprocher à Jonathan Glazer une frivolité esthétique. En calquant sa mise en scène sur le cadre de pensée d’un commandant nazi, il simule un regard qui relègue en hors-champ, et dans un seul mouvement, les éléments indésirables à son mode de vie et la responsabilité de leur élimination. Car il ne faut pas s’y tromper : le plan fixe, dans La zone d’intérêt, n’a pas d’autre fonction que de reconduire la rigidité d’un mode de pensée autocentré. Rigidité, parce que le cadre reproduit la symétrie qui gouverne la vie familiale (les lits parallèles, la douche-piscine au milieu du jardin, etc.); autocentré, parce que Rudolf se pose dès le début du film en principe organisateur du monde. Ainsi du plan large qui le capte seul, de profil, au centre d’une nature florescente. Ce que ne veut pas voir Rudolf, ou ce qui pour lui ne mérite pas d’apparaître, demeurera donc en hors-champ : les condamnés d’Auschwitz entassés de force dans les chambres à gaz.

Évidemment, l’intérêt du procédé consiste dans son propre sabotage. À cette dynamique de flux, qui évince du champ les victimes des camps, le hors-champ fait reflux. Reflux sonore ; le bruit des cheminées, les coups de feu, les hurlements ; ou reflux visuels : les silhouettes aperçues entre les fourrés ou les visions fugitives d’une résistance possible*. À ces procédés, s’ajoute un dernier reflux, le plus important, qui fait apparaître par métonymie les victimes elles-mêmes, lorsque Rudolf découvre une mâchoire dans la rivière, puis sa nausée annonciatrice d’une prolepse finale, lui donnant l’aperçu de l’avenir. Au fond, le film simule une sorte de psychomachie, dans laquelle les images mêmes des morts luttent pour envahir la cadre de Rudolf et saboter son apparente harmonie autocentrée. Une forme assez claire de culpabilité. Mais ce sera peine perdue : le dernier plan du film montre Rudolf descendre les escaliers et poursuivre sa lamentable descente dans les égouts de l’Histoire.

Difficile donc de ne pas s’enthousiasmer pour l’ensemble du dispositif formel qui, faisant un usage passionnant du hors-champ, lui permet d’atteindre une puissance évocatrice terrifiante. C’est d’autant plus impactant quand le procédé élucide les rapports de domination sociale : la cendre utilisée pour le jardin raconte en creux comment la dépossession des victimes exterminées enrichit la famille de Rudolf**. Reste que Glazer capitalise beaucoup sur le procédé. Un peu trop, sans doute ; car sitôt le dispositif élucidé, il tombe dans un automatisme, certes ludique, mais parfois univoque. Associé au monolithisme du procédé, le symbolisme de certains plans tire vers un didactisme malvenu.

En contrepoids, le film ramasse parfois en une seule séquence une vertigineuse profondeur de vue sur ses personnages. Ainsi, Rudolf qui fait le tour de la maison avant de s’endormir s'incarne sous trois angles : un commandant attaché à la mise en ordre de son territoire ; un nouvel acheteur qui fait le tour du propriétaire ; l’itinéraire d’un homme qui erre sans fin dans le labyrinthe de sa conscience.

Indubitablement, c’est pour ces moments qu’on va au cinéma.



* Le fait même que les images soient en négatif illustrent l’impossibilité de Rudolf à les intégrer dans son logiciel de pensée.

** Le personnage de la mère cristallise ce discours social quand elle suppose que son ancienne employeuse a été envoyée à Auschwitz et qu’elle regrette de ne pas avoir pu acheter ses rideaux lors d’une vente aux enchères. En d’autres termes : l’extermination nazie se double d’un enrichissement matériel. Enrichissement qui permet à la famille de Rudolf de s’élever au rang de petite bourgeoisie provinciale. Il suffit de voir l’attachement d’Hedwig à leur magnifique maison, au point de refuser d’accompagner son mari lors de sa mutation.


Thibaut-Goguet
5
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Créée

le 26 févr. 2025

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