Le crétin/abruti comme meilleur outil (surtout éviter les passionnés, hommes de foi et autre 'idiots

Les passionnés, les idéologues, même les ambitieux, sont un matériel potentiellement très rentable mais souvent dangereux. Ils peuvent être les meilleurs missionnaires mais sont trop turbulents pour être exploités puis jetés avec sérénité. Les 'sans foi' prêts à obéir à n'importe quelle loi contre un salaire sont des ouailles bien plus sûres. Les crétins sont les meilleurs outils, même lorsqu'ils sont égoïstes et imprévisibles, tant qu'ils ne cherchent que l'action et les gratifications immédiates. Conséquence logique : le monde est rempli de vigiles ; principalement de pauvres petits blaireaux, demi-masses humaine, plantées là comme des panneaux signalétiques, chargés de piailler, réprimer même les débuts d’ambiguïtés, tailler dans les ressources humaines.


L'homme de main hédoniste, le 'petit chef', le bourreau blasé, mais aussi le teigneux ou l'excité branchés sur une doctrine simplifiée sont les variantes principales du 'vigile' (énumérées par ordre de sophistication). L'intelligence ne leur est pas interdite, mais elle est au mieux prostituée et souvent rare. Tout ça se retrouve dans Lacombe Lucien, film nommé comme son protagoniste, brute récupérée par la branche française de la police allemande pendant la seconde guerre mondiale. Avec cet opus (co-écrit par Modiano) Louis Malle participait (en 1974) à annuler le mythe de la France unie dans la Résistance, pieux mensonge gaulliste. Lacombe ne témoigne pas des souffrances et des héroïsmes accompagnant la guerre et caractérisant la Résistance ; il pourrait être une œuvre ['de' ou] pour privilégiés, épargnés par les horreurs de la guerre ou la nécessité de l'engagement (en particulier comme en général).


Son ambition n'est pas de s'ajouter aux comptes-rendus 'nécessaires' ou aux hommages mérités et réconfortants, mais de montrer l'indifférence des forces anonymes participant à l'Histoire. Que d’irrationalité et de motivations hors-sujet derrière les collaborations de toutes sortes, malsaines ou finalement vertueuses comme ici : car à la fin du film Lacombe entre indirectement dans le camp des résistants, après avoir été le bras armé des oppresseurs. Pourtant l'individu, ses buts et ses besoins n'ont pas changé ; ses convictions demeurent inexistantes, des résidus propres au contexte tout au plus. Ce film ne nie pas l'existence du mal, mais plutôt l'adhésion 'interne' de ses ouailles ou pratiquants. Il montre également que la violence, la bestialité, la cruauté en toute légèreté ou encore la générosité ne sont pas des produits de telle ligne ou de telle circonstance, que celles-ci offrent plutôt des occasions ou des justifications. Lucien (Pierre Blaise) exerçait son sadisme envers les animaux (de la ferme ou de la Nature) quand il était un membre de la paysannerie. Sans haine, sans hargne.


Il entre dans la collaboration presque par accident et en toute ignorance, en poursuivant des satisfactions particulièrement mesquines, mais aussi en ayant une de ces faims que n'importe quel jeune désœuvré peut ressentir et étancher sans états d'âmes. Sa relation avec le tailleur juif contient l'essentiel de ses ambiguïtés, met à nu ses défenses pendant qu'il utilise son ascendant emprunté. Lucien fait jouer son statut, veut s'imposer, mais sans avoir la rage, la lucidité ou la science pour croître ou se protéger. Il essaie de dominer Albert Horn pour sympathiser ; son aisance l'attire, sa différence l'enchante, il a déjà dépassé sa suspicion naturelle. Le film est ponctué par les malaises nés de l'attitude de Lucien, or son immaturité est sa grande faute, pas son hostilité ni même sa lourdeur. La fausseté reste éclatante, l'arbitraire, les armes n'y changent rien : si par hasard il était officialisé, France et Lucien formeraient encore un couple dépareillé, aberrant. Ce film est rempli d'étrangers et de prisonniers. Lucien et le juif, si antagonistes, ont en commun d'être figés jusqu'à épuiser leurs rôle. Ils sont dans la maîtrise mais pas ou plus dans la possession de soi, de sa vie ; portés par le courant, ils s'inscrivent 'dedans' avec toute la mollesse et l'aplomb de surface qu'autorisent un détachement subi et digéré.


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le 2 nov. 2016

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