Y manqu'rait pus qu'y morde
Matt Reeves a un point commun avec Steven Spielberg : c'est un grand enfant. En traitant ici des dangers d'une amitié amoureuse entre un collégien souffre-douleur et une vampire du même âge, il aime se faire doucement peur.
Comme les enfants, il veut aussi s'assurer d'être compris : ici, même le spectateur le plus abruti se sera aperçu avant Owen qu'Abby craint l'ail et la lumière du jour. Il insiste sur ce qui le marque dans les histoires qu'il raconte : on trouve du sang rouge sur de la neige blanche, et pas mal ce ces sentiments qu'éprouveraient deux « pré-adolescents » marginaux chacun à sa manière. Il se fait une certaine idée du "mignon" et de l'"émouvant" : un volume de "Roméo et Juliette" et le code Morse qui servent de symbole, deux enfants qui osent se prendre la main et partagent des bonbons.
Il se répète et répète à loisir son procédé favori : un éclairage noir-bleuté partout, censé suffire à faire peur. Il n'est pas très patient et n'aime guère le silence : dès la fin d'un morceau de musique, il en lance un autre aussitôt, transformant son film en gigantesque bande originale. Il a du mal à s'arrêter, insiste, il devient un peu lourd.
À ces titres, "Laisse-moi entrer" a beau être adapté d'un roman par le biais d'un autre film, c'est une œuvre personnelle — avec toujours cette réserve que les goûts personnels du réalisateur, comme ceux de Spielberg, sont les goûts de leur époque, d'où un certain succès au moins pour le second, et un vieillissement prématuré. Bien sûr, au moins dans l'idée, Reeves ne commet aucune erreur : ce film, comme l'Enfer, est pavé de bonnes intentions. Cela dit, comme disait ma grand-mère, y manqu'rait plus qu'y morde.
On en serait resté là si l'enfantin Matt Reeves avait disposé de moyens d'enfant : il aurait monté des pièces de marionnettes avec des décors en pâte à modeler. — Mais c'est Hollywood ! Alors Matt Reeves s'en donne à cœur joie, avec les moyens industriels qu'on lui confie. D'où beaucoup d'effets spéciaux, un rythme saccadé et une musique intrusive, qui en surchargeant inutilement le film masquent ses qualités. D'où l'inclusion de scènes-types, pas toujours crédibles si on pense à la façon dont l'enquête est menée. D'où des acteurs qui font (très bien) le boulot pour lequel ils ont été (très bien) payés, mais à qui il manque un peu de folie et d'envergure — à l'exception cependant de Chloë Moretz, seule à paraître donner de sa personne. Seule la construction du récit, pas tout à fait linéaire, engendre parfois un peu d'imprévu ; encore l'intrigue semble-t-elle fâcheusement fragmentée, de façon à traiter les thèmes l'un après l'autre.
Ce contraste entre industrie et artisanat saute aux yeux si l'on compare (enfin !) l'esthétique du lisse et puritain Laisse-moi entrer et celle du rugueux et plus brutal "Morse". Ce film-ci a le charme des objets uniques bien conçus et réalisés avec du temps et de la passion ; celui-là, sans être un navet, a le côté prévisible des jouets fabriqués à la chaîne à partir d'un cahier des charges précis et pour un cœur de cible déterminé.