Plongé dans un cauchemar que répète chaque nuit, The White Buffalo se construit tel un parcours d’éveil jalonné de rencontres dont l’amitié qu’elles portent se heurte aux vérités individuelles, ces mêmes vérités que démantèlera progressivement Wild Bill Hickok. J. Lee Thompson s’attache ainsi à trois marginaux, parias au sein de leur communauté respective en raison de leurs actes passés (lui est devenu un « pestiféré » à Cheyenne), de leur inutilité présente (figuré par l’œil de verre) ou d’une prétendue faiblesse (les larmes ont coulé), et à leur représentation du fameux bison blanc, animal sacré et ennemi intime de l’un, bourreau familial de l’autre, symbole de richesse et d’opulence pour un troisième incapable de comprendre l’esprit qui met en marche, main dans la main, un Américain et un Amérindien. La convergence des personnages et de leurs arcs narratifs reproduit le schéma classique du western, que perturbe une mise en scène mimétique des tourments de Hickok, c’est-à-dire déstabilisée, heurtée de la même manière que l’Ouest apparaît tel un monde à l’envers – en témoigne la séquence dans la diligence où un homme se montre grossier devant une « dame » qui, à son tour, se met à jurer…
Le classicisme du western se voit déréglé, agité par des flashs traumatiques que le montage restitue dans leur brutalité. La réalisation, saisissante, capte à merveille la solitude de ces trois hommes dans des espaces sauvages, reflets d’une intériorité qui l’est tout autant, captés au plus près de leur cauchemar et, donc, de leurs fragilités, qui ne sont que des projections personnelles : s’ils mettent en valeur les comédiens et nous immergent dans le récit, les nombreux travellings avant retranscrivent cette entrée dans l’inconscient, d’une façon similaire à un autre travelling réalisé, cette fois, en direction d’un miroir dans lequel se réfléchit Hickok endormi… Chacun prend conscience d’être l’acteur d’une vaste comédie sociale, et le bison blanc devient donc la métaphore d’un ennemi intérieur dont le combat et le triomphe dessinent les contours d’une réconciliation entre les cultures, quoique de courte durée, acte de foi qui apporte au film un propos politique pertinent. Une petite merveille.