Cinéaste de l’intime, des intérieurs, des vies cachées, des tabous, mais aussi de l’ouvrage, manuel et artisanal, qui a la vertu de réunir en tissant des liens, Maryam Touzani explore avec beaucoup de finesse le Maroc, tant sa culture dont elle loue les beautés que ses non-dits qu’elle ose révéler – sans faire de prosélytisme et en évitant le scandale. Après le très réussi Adam, elle est sans conteste en train de se distinguer comme une réalisatrice majeure.

Tout en douceur et en subtilités, multipliant les suggestions, les symbolismes et les images, la jeune cinéaste Marocaine (à peine 43 ans) tisse sa composition et parvient avec si peu de mots à raconter - parfois, un simple regard a le pouvoir de tout raconter : Saleh Bakri (Halim, le mari) excelle dans ce registre - sans non plus tout dévoiler, car elle prend le soin d’ouvrir plusieurs pistes, par exemple : l’homme (Halim) sciemment filmé de dos au début du film, sera-t-il poignardé dans le dos (physiquement ou métaphoriquement) ou que suggère cette prise de vue récurrente (la suite du film y répond avec évidence) ? À la fin du film, le caftan bleu sera-t-il volé par Youssef qui propose, non sans éveiller de soupçon, de le livrer à la cliente avant peut-être de quitter définitivement le travail (comme tant d’autres l’ont fait avant), rompant ainsi avec les liens qui ont été lentement tissés avec Halim (si non, pourquoi Halim a-t-il tant d’émotions dans les yeux en le regardant si longuement ? Ou le fait-il en pensant à quelqu’un d’autre) ? Au milieu du film, le satin rose qui a mystérieusement disparu a-t-il été intentionnellement dissimulé par Mina, voulant accuser Youssef dont elle serait jalouse et ainsi le mettre à la porte ? Bien d’autres ambiguïtés volontairement entretenues permettent de garder le suspens et d’avoir un spectateur alerte qui se doit de réfléchir sur le devenir du récit. Par ailleurs, Maryam Touzani se sert souvent de suggestions ou de symboles pour expliquer, orienter, faire sens : les sensuelles mandarines pelées (l’endorcarpe retiré) et ouvertes, l’alliance que porte Halim qui n’est pourtant pas marié, le long tissage du caftas qui tissent les liens entre les personnages (masculins surtout) et qui est pour ainsi dire le fruit de leur labeur, le titre lui-même avec (non pas le caftan bleu mais le bleu du caftan) avec la couleur bleue renvoyant à la mer et à l’infini, … viennent rajouter des couches de signification.

À partir de ce trio de personnages, Maryam Touzani bâtit un triangle amoureux à relations variables, avec ses lois de l’attraction, devenant littéralement un ménage à trois, mais ne pouvant exister ainsi – ce n’est que lorsque l’un d’entre eux est sur le point de le quitter que tout rentre dans l’ordre. Fidèle à son regard protecteur sur les femmes et prônant une évolution dans les mentalités d’un pays musulman traditionaliste et machiste, elle envoie son personnage féminin dans un café (évidemment, bondé exclusivement d’hommes) où non seulement elle fumera mais criera lorsqu’il y aura un but (hélas pour l’équipe adverse, ce qu’elle n’avait pas compris). De même, sa rébellion face à l’autorité policière lors d’un banal contrôle de routine alors que son mari ne bronche pas et s’excuse l’inscrit dans un rôle inattendu et contraire aux mœurs. À rebours, l’homme est d’une douceur sans faille, toujours auprès de sa femme pour qui il se dévoue corps et âmes. De plus, pour poursuivre sa critique d’un monde renfermé qui doit changer, elle montre dans les quelques incursions du dehors une femme arrogante car épouse d’un haut fonctionnaire de police, une voisine avec qui Mina partage trop de promiscuité et qui n’hésite pas à juger les comportements déviants, un coiffeur indifférent au sort des autres – autant de barrières à la liberté et à l’égalité sociale. Enfin comment ne pas nommer l'hypocrisie qu'elle dénonce dans les rapports homosexuels, tolérés mais en cachette?

N'ayant malheureusement pas encore reçu l’accueil qu’elle mérite, bien qu’elle ait reçu le prestigieux Prix FIPRESCI dans la sélection Un certain regard, Maryam Touzani devra bientôt accéder à la sélection officielle – où tant d’autres y font figures d’intrus.

Marlon_B
8
Écrit par

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le 20 juil. 2023

Critique lue 13 fois

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