Vaincre les autres, tuer le père, mépriser le frère, ne vivre que pour devenir numéro un, accéder à la richesse et à la célébrité, sacrifier toute morale à l’ambition, convoiter jusqu’aux femmes des autres : n’est-ce pas, au fond, le programme même du capitalisme appliqué à l’échelle d’un homme ?
C’est sans doute là que réside tout l’intérêt de ce portrait de boxeur : dans la manière dont il dépasse largement le simple film sportif pour devenir l’allégorie d’un système fondé sur la compétition permanente et la destruction des liens humains. Le personnage principal incarne cette logique sans jamais avoir besoin de la nommer. La critique sociale, acerbe mais jamais démonstrative, évoque par moments le meilleur de Elia Kazan — notamment A Face in the Crowd — ou encore Frank Capra dans Meet John Doe. Un Kirk Douglas fiévreux, brutal et magnétique porte le film de bout en bout.
La mise en scène impressionne également. Les scènes de combat, d’abord : le ring, la foule compacte, les gros plans étouffants, les plongées et contre-plongées, les mouvements presque chorégraphiques de la caméra et la nervosité du montage traduisent avec une remarquable intensité la violence physique du sport. Tout semble filmé dans l’urgence, au plus près des corps et des impacts. La photographie, héritée du clair-obscur du film noir, renforce encore cette sensation d’étouffement : le contraste entre la lumière crue du ring et les couloirs sombres des vestiaires plonge le récit dans une atmosphère de fatalité et de corruption morale.
Et c’est peut-être ce qui rend le film encore si moderne aujourd’hui : derrière l’ascension du champion se dessine surtout le portrait d’un homme qui, à force de vouloir tout conquérir, finit par se vider de lui-même.