L’un des écueils à éviter par le documentaire qui prend la faune comme sujet d’étude est l'abandon toute intention de réalisation pour s’en remettre au « spectacle » de la nature. Le réalisateur délègue alors à son sujet la responsabilité de son propre traitement, dont bien entendu il ne fera rien.
« Le chant des forêts » promettait de ne pas tomber dans ce piège en articulant son sujet (la forêt des Vosges) autour du thème de la transmission entre trois générations : petit-fils, père, grand-père. Malheureusement, l’intention initiale n’a pas suffi à éviter les errances de réalisation.
Disons-le d’emblée : Vincent Munier propose des prises de vues extraordinaires de la faune et montre au spectateur ce qui lui est inaccessible ou imperceptible, ce qu’il n’oserait ou ne pourrait approcher.
Pour autant, la majeure partie du temps, le film se borne à exposer une succession d’images – certes d’une grande qualité technique – sans cohérence d’ensemble. Le spectateur voit alors défiler devant lui un parterre d’animaux, surpris le plus souvent dans des situations drolatiques ou ludiques pour le regard humain. La faune est représentée comme un ballet pittoresque alors qu’il s’agit d’un système global aux ramifications complexes. Ces dernières ne seront jamais effleurées durant l’heure et demie de documentaire.
On pourrait retorquer qu’il s’agit d’un film sur l’observation par l’humain de la faune environnante, et non d’un documentaire animalier. Mais à cet égard non plus le film ne convainc pas. Les séquences « humaines » manquent cruellement d’authenticité. Les échanges dans le gîte forestier, auxquels on revient constamment, n’ont rien d’une conversation à bâtons rompus prise sur le vif. Le grand-père, certainement par tropisme forestier, se mue en « Père castor » pour livrer un récit parfaitement balisé et donc aseptisé. Les scènes d’extérieur semblent d’abord plus naturelles avant de se perdre à nouveau (en Norvège) dans une esthétique de film publicitaire.
L’on comprend que les contraintes de réalisation exigent un certain niveau de mise en scène, mais quand il s’agit d’illustrer la transmission, l’inauthenticité est fatale.
Enfin, l’ensemble est rythmé par la voix off sentencieuse du grand-père. Ce dernier s’épanche… et tombe inévitablement dans les poncifs. Comment lui en vouloir ? Peu nombreux sont ceux capables de restituer l’expérience sensible de la nature par les mots. Plus critiquable est le vernis écologiste qui recouvre ce discours en fin de film. Le poncif devient alors un procédé de diversion : l’extinction des espèces et le changement climatique sont imputés aux « hommes » et non à un système de production basé sur la consommation excessive des ressources naturelles. Sur ce point comme sur le reste, le film reste dans une abstraction suffisante – et pas innocente - pour conquérir le plus large public possible.
En définitive, le documentaire oublie son objet premier. Il ne documente rien : ni la vie des animaux (dont nous n’aurons qu’un aperçu furtif et/ou superficiel), ni le travail de photographe animalier (limité à une représentation esthétisée, sans jamais impliquer le spectateur dans la poursuite minutieuse de l’avifaune), ni la transmission intergénérationnelle (les trois protagonistes restant figés dans une posture prédéfinie).
Alors que le film se clôt en proclamant que « la nature n'est pas un spectacle, mais une vie partagée », il sert malheureusement le parti opposé.