Avec Le Chat, Pierre Granier-Deferre signe bien davantage qu’un drame conjugal : il compose une élégie. L’atmosphère de fin d’une ère y est remarquablement reconstituée, jusqu’à faire de la destruction urbaine une véritable œuvre plastique, presque conceptuelle. Au milieu du bruit assourdissant des moteurs de véhicules de chantier, de leur défilé incessant, de la boue, de la poussière et de la fumée, une maison solitaire et pathétique s’érige, absurdement, tentant de résister à une fatalité à laquelle elle ne peut se soustraire. Le film se construit comme un chant élégiaque, ouvertement placé sous le signe du poème de Baudelaire, Le Cygne : « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel. »


Les personnages sont dépeints avec une justesse rare. Granier-Deferre montre la dérive dans le mal et la destruction qui touchent les couples, sans jamais céder au manichéisme ni imposer de jugement d’auteur. La complexité des rapports est fidèle à ce qu’est le couple dans la réalité, dans ses défauts grotesques et inavouables. Le duo Gabin / Signoret est, à cet égard, mémorable. Face à face, souvent privés de la parole, ils évoquent les films muets — mais en couleur, et donc sans l’expressivité autorisée alors. Gabin incarne la lassitude qui se mue en rage, puis en haine ; Signoret, le désespoir, le sentiment d’abandon, la jalousie qui vire à la violence. Tout passe par les regards, les silences, les corps. Une prestation qui les place irrémédiablement à la hauteur des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma.


La mise en scène de Granier-Deferre soutient cette tragédie intime avec une intelligence remarquable. Le travail de montage, très pertinent, incorpore des fragments du passé au récit principal, éclairant progressivement des comportements qui nous semblaient d’abord injustifiés. Le développement du récit est d’une grande maîtrise, et la très belle bande originale d'Alain Sarde épouse parfaitement les états d’âme suscités par cette fin d’époque révolue. Le Chat est un film sur ce qui disparaît — les villes, les amours, les illusions — et sur ce qui demeure, longtemps encore, dans les ruines : la douleur, la mémoire, et une forme de beauté désolée.

Marlon_B
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le 18 janv. 2026

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