Il y a des figures qui, même mortes, continuent de hanter le monde. Des ombres qui s’accrochent aux murs de l’Histoire. Avec El Conde, Pablo Larraín ne se contente pas de faire revivre Pinochet : il l’exhume, le transforme, lui accorde le plus cruel des fardeaux : celui de ne jamais pouvoir mourir.
Faire de Pinochet un vampire n’est pas un simple effet de style. C’est inscrire le dictateur dans un mythe plus large : celui du monstre qui traverse les siècles, invincible. Le vampire est le prédateur ultime, une figure de domination absolue qui s’alimente de la vie des autres pour prolonger son règne. Pinochet, ici, ne fait pas exception. Son pouvoir ne repose plus sur les chars ni sur la répression, mais sur une fortune accumulée, sur des héritiers avides, sur une société qui, malgré elle, porte encore les stigmates de son passage.
Mais dans El Conde, le tyran n’est pas glorifié. Loin du vampire aristocratique et charismatique à la Dracula, Pinochet est un être fatigué, un monstre qui n’a plus la force d’effrayer, un spectre dépassé par l’époque. Il voudrait mourir, mais son nom, son image, son héritage le retiennent.
Larraín pose ainsi une question vertigineuse : une dictature disparaît-elle vraiment, ou ne fait-elle que changer de forme ? Si Pinochet n’est plus, ses lois économiques perdurent, ses partisans restent influents, ses crimes ne sont pas pleinement jugés.
Si El Conde attaque frontalement la figure du dictateur, il ne se limite pas à son cas. Larraín élargit le prisme pour viser une caste plus large : celle des héritiers du régime, ces enfants de la dictature qui n’ont rien bâti mais qui ont tout reçu. Des charognards déguisés en bourgeois, obsédés par la fortune de leur père mais incapables d’assumer l’héritage de ses crimes. Ils incarnent cette élite post-Pinochet qui profite toujours du modèle économique né sous la répression, qui refuse d’affronter la mémoire et qui, sous des airs de modernité, perpétue l’injustice.
Le film souligne avec ironie et cruauté leur cupidité, leur hypocrisie, leur lâcheté. Ces héritiers ne sont pas des monstres surnaturels comme leur père : ils sont pires, car ils n’ont même plus l’excuse du combat idéologique. Ils ne défendent ni une vision du monde ni un projet politique, seulement leur confort matériel et leur place au sommet d’un système gangrené.
En cela, El Conde dépasse le cadre chilien pour toucher à une réalité plus universelle. Partout, les dictatures laissent derrière elles une élite qui a appris à se recycler, à se fondre dans la démocratie sans jamais rendre de comptes. Ce ne sont plus des généraux en uniforme, mais des hommes d’affaires, des banquiers, des politiciens qui continuent à tirer les ficelles en arrière-plan.
Là où El Conde frappe fort, c’est dans son esthétique. Larraín plonge dans un noir et blanc somptueux, un monde de brume et de manoirs lugubres. Un univers qui convoque les films expressionnistes allemands et les classiques de la Hammer. Mais cette imagerie est aussi un instrument de satire. En poussant le trait, en exagérant le mythe, Larraín transforme son tyran en figure tragiquement absurde.
Mais il nous met aussi face à une vérité plus dérangeante : le fascisme ne s’éteint jamais vraiment. Il change de visage, il se fond dans les institutions, il s’adapte à son époque. Il ne disparaît pas, il attend, dans l’ombre, prêt à ressurgir sous une autre forme.