L’adaptation récente des « Trois Mousquetaires », aux accents trop modernistes et à la partition tristement commerciale pouvait nous faire craindre le pire… Crainte d’autant plus fondée qu’on retrouve à la réalisation du « Comte de Monte Cristo », le duo Matthieu Delaporte – Alexandre De La Patellière, co-scénaristes des aventures insipides de d’Artagnan et de sa meilleure ennemie Milady (films réalisés par Martin Bourboulon, 2022 et 2023). Nous sortons de la salle rassurés, conquis.

Après une adaptation cinématographique de leur comédie théâtrale « Le Prénom » plébiscitée par le public, puis la réalisation d’une comédie peu enthousiasmante « Le meilleur reste à venir » (pourtant servie par le renommé duo d’acteurs Luchini / Bruel), Delaporte et De La Patellière collaborent pour la troisième fois dans l’écriture et la réalisation d’un long-métrage. Les deux metteurs en scène n’ont visiblement pas souhaité imiter la pâte « mousquetairienne » de Bourboulon, et cela leur a fort heureusement permis d’éviter certains écueils. En particulier celui des anachronismes grossiers et des effets de caméras inutiles qui, à défaut de modernité et de légèreté, n’apportent que superficialité et lourdeurs. Certains trouveront peut-être la mise en scène de ce « Comte de Monte Cristo » trop académique, il me semble au contraire qu’elle sied parfaitement au roman d’Alexandre Dumas, une œuvre maîtresse de la littérature française classique du XIXème siècle.

Si certains réalisateurs, par de judicieuses trouvailles et des effets de manches pertinents parviennent à faire vivre leur scénario et à provoquer d’indéniables émotions, il faut savoir aussi s’effacer devant le récit lui-même qui, par sa précision et sa puissance intrinsèques, peut toucher le public au cœur, sans artifice, sans inutiles circonvolutions. C’est précisément ce qu’a réussi le duo de metteurs en scènes. Par la sobriété de leur réalisation et le jeu franc de leurs comédiens parfaitement choisis et dirigés, nous sommes directement fauchés par l’injustice et la scélératesse dont est victime le jeune Capitaine Edmond, nous sommes animés par la même soif de vengeance que l’habile prisonnier Dantès, nous participons enfin, compréhensifs, à la nécessaire résignation et à l’inestimable mansuétude d’Edmond Dantès, Comte de Monte Cristo. Une photographie précise et habilement colorée, de jolis ralentis éparses, une musique mélodieuse et finement romanesque, des décors et des costumes élégants composent à eux seuls l’écrin nécessaire à l’épanouissement de l’esprit de Dumas. Bien-sûr, le film n’est pas exempt de tout défaut, quelques invraisemblances, un maquillage parfois trop accentué, un duel final un peu long et maladroit… mais ces défauts ne résistent ni à la virtuosité des interprètes ni à l’intensité dramatique constante qui émane du scénario. Et les quelques libertés prises par rapport au texte d’origine n’obèrent nullement la qualité du spectacle qui nous est proposé.

Edmond Dantès est un immense personnage romanesque. A l’instar de Cyrano de Bergerac ou de Jean Valjean, il appartient tellement à notre culture littéraire et à notre imaginaire collectif national qu’il revêt quasiment une signification et une valeur historiques. Interpréter ce genre de personnages au théâtre ou au cinéma est devenu une gageure tant est prégnant le risque de décevoir ou de se laisser enfermer dans leur incarnation. Pierre Niney semble avoir endossé cette responsabilité avec humilité, son interprétation en témoigne, sobre et élégante, puissante et juste. De façon très crédible, tout en restant fidèle à la nature profonde de l’Edmond Dantès imaginé par Dumas, il parvient à incarner avec talent les trois états de son personnage complexe : la droiture juvénile empreinte de naïveté, l’esprit machiavélique mû par la vengeance, la sagesse humaniste et salvatrice. Formidablement épaulé par des comédiens talentueux, il forme avec la charmante Anaïs « Mercédès » Demoutiers un couple cinématographique envoûtant. La passion amoureuse qui lie Edmond et Mercédès est le fil conducteur de l’histoire et cette passion suspendue, dont l’intensité et la puissance nous étreignent chaque fois qu’Edmond et Mercédès se rencontrent, est magnifiquement entretenue par les deux comédiens, magnétiques et tourmentés, énigmatiques et solaires.

Une grande histoire, même écrite par un grand romancier, ne fait pas toujours un grand film. Ici nous avons une intrigue passionnante, animée par des sentiments forts, provoquant des émotions puissantes, sobrement mise en images et en musique.

C’est une réussite, tout simplement.

Jimbodo
9
Écrit par

Créée

le 13 juil. 2024

Critique lue 30 fois

Jimbodo

Écrit par

Critique lue 30 fois

1

D'autres avis sur Le Comte de Monte-Cristo

Le Comte de Monte-Cristo

Le Comte de Monte-Cristo

3

Plume231

le 1 juil. 2024

Suivre

Le Comte n'est pas bon !

Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise adaptation, il y en a des fidèles et d'autres qui s'éloignent plus ou moins du matériau d'origine. Et la qualité d'un film, issu d'une adaptation...

Le Comte de Monte-Cristo

Le Comte de Monte-Cristo

8

Behind_the_Mask

le 29 juin 2024

Suivre

La vengeance aux multiples visages

Il faudrait un jour se rendre compte que, finalement, Alexandre Dumas avait déjà tout compris à notre culture populaire avec plus de cent cinquante ans d'avance : le feuilleton, le revenge movie, les...

Le Comte de Monte-Cristo

Le Comte de Monte-Cristo

9

abscondita

le 30 juin 2024

Suivre

"Je suis le bras armé de la sourde et aveugle fatalité"

Le Comte de Monte Cristo est une histoire intemporelle et universelle qui traverse les âges sans rien perdre de sa force. Cette histoire d’Alexandre Dumas a déjà été portée plusieurs fois à l'écran...

Du même critique

L'Odyssée

L'Odyssée

1

Jimbodo

le 21 juil. 2026

Suivre

L'odyssée humaine

Christopher Nolan nous a habitués aux défis cinématographiques, aux scénarios ambitieux comme aux images époustouflantes. Que nous appréciions son œuvre en général ou que nous soyons plus réservés,...

Killers of the Flower Moon

Killers of the Flower Moon

4

Jimbodo

le 24 oct. 2023

Suivre

Scorsese (tr)Osage

Au-delà du titre très accrocheur et de ses impressionnantes têtes d’affiche, c’est surtout son thème qui faisait du dernier film de Martin Scorsese un événement cinématographique très attendu...

Benedetta

Benedetta

2

Jimbodo

le 8 août 2021

Suivre

Benedetta : presque une pénitence !...

Mais qu'avait donc en tête le réalisateur néerlandais Paul Verhoeven en s'emparant de l'histoire controversée de cette nonne illuminée et lesbienne du 17ème siècle ?... À l'image des films majeurs...