Il y a dans la démarche de porter à l'écran un chef-d'œuvre de la littérature universelle comme celui d'Alexandre Dumas une forme de présomption qui frôle l'hybris. Malheureusement, cette adaptation se révèle être une vaste supercherie industrielle, un produit manufacturé pour salles obscures qui prend la cathédrale romanesque pour la passer à la lessiveuse du prêt-à-penser contemporain. On nous vend du grand spectacle avec la componction des grands jours, mais c'est une machinerie bien trop sage, huilée par des facilités scénaristiques d'une paresse confondante et des invraisemblances qui feraient douter du bon sens le plus élémentaire.

Bannis les méandres vénéneux, les bas-fonds de la condition humaine et les arcs narratifs de Bertuccio ou Benedetto, sacrifiés sur l'autel de la rentabilité budgétaire pour cause de personnages surnuméraires. La première moitié, à la rigueur supportable si l'on consent à lobotomiser ses souvenirs de lecture, cède rapidement la place à une seconde partie en roue libre, pour s'achever sur une fin proprement lamentable. Le drame humain, pourtant la sève de l'œuvre originale, est ici réduit à la portion congrue. On cherche en vain l'épaisseur des enjeux et la complexité charnelle des relations : le spectateur assiste aux tragédies, aux élans amoureux et aux vendettas avec la tiédeur d'un comptable consultant un bilan prévisionnel. L'implication émotionnelle est rigoureusement nulle, tant la mise en scène se contente de cocher des cases sans jamais insuffler le moindre souffle vital.

Les dialogues, quant à eux, achèvent d'alourdir l'édifice. Ils sonnent faux, artificiels, recrachés par des acteurs engoncés dans des costumes trop propres et des dilemmes qu'ils ne semblent jamais habiter, en particulier lors des soubresauts dramatiques. Et que dire de cette bande originale, boursouflée, dénuée de la moindre étincelle de créativité et omniprésente du début à la fin, qui vient surligner chaque frémissement au marteau-piqueur, comme un signal d'alarme permanent destiné à rappeler au spectateur qu'il est censé vibrer ?

Mais le crime le plus insupportable, celui qui touche à l'essence même de la trahison artistique, réside dans ce reniement philosophique et moral. Dans le roman de Dumas, c'est par une lente, solitaire et terrible lucidité intérieure qu'Edmond Dantès prend conscience des dommages collatéraux de sa vengeance, frôlant le vertige métaphysique d'un homme qui a cru pouvoir se substituer à la Providence. Dans ce produit cinématographique, point de doute intérieur ni de noirceur abyssale : il a fallu que Mercedes ou Haydée viennent gentiment le sermonner pour lui faire la morale.

En découle une vengeance désarmante de fadeur, lissée pour répondre aux canons d'un politiquement correct inoffensif. L'esprit de la vengeance méticuleuse, froide, implacable et cérébrale du livre est totalement sacrifié au profit d'un mélodrame conventionnel et tiède. La complexité redoutable du personnage central est édulcorée pour ne pas effaroucher le chaland. On croyait assister à l'implosion méthodique de la haute société par la grâce d'une rancune pure et souveraine ; on ne récolte qu'un divertissement standardisé, inoffensif et oubliable.

Genifair
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