De Costa-Gavras, j’avoue n’avoir vu qu’Amen il y a bien longtemps. Cette fois, c’est l’actualité qui me fait lancer le Couperet, adapté du roman américain du même nom.
Bruno Davert est cadre dans une boite qui fabrique du papier. C’est le type normal par excellence, marié, deux enfants et propriétaire de sa baraque dans une banlieue pavillonnaire. Un jour, il se fait lourder par sa boite. Las du chômage, il décide d’éliminer ses concurrents sur le marché de l’emploi.
J’aime pas spécialement le procédé mais le film commence par une scène du futur puis revient au présent de l’énonciation pour ensuite dérouler les événements qui mèneront à la première scène et continuer l’intrigue au-delà de celle-ci. Autour de notre personnage, il n’y a rien d’autre que la froide normalité d’une vie ordinaire. Le décor ordinaire, les sons ordinaires, pas de musique, des bagnoles ordinaires, des gens ni beaux ni moches mais ordinaires. Très ordinaires aussi, les panneaux publicitaires de bagnoles et de lingeries, porte d’entrée ou porte fermée vers la satisfaction du désir qui passe nécessairement par la consommation et par l’affirmation d’une masculinité conquérante. Désirer, c’est vouloir posséder. Posséder, c’est pouvoir. Tout renvoie notre personnage à sa condition d’homme en échec et donc en voie de dépossession. Dans ces cas-là, l’enfer, c’est soi-même. Pour autant, Bruno se sent solidaire mais en a-t-il les moyens ? Le film dit, seuls les privilégiés ont le choix des moyens pour arriver à leurs fins. Donc non, l’enfer, c’est bien les autres, ceux qui dans un bureau quelque part ont décidé que son emploi (et donc son identité sociale) devait disparaître pour donner davantage de moyens aux actionnaires. Le film est riche, ambivalent, forcément corrosif. À l’image du roman ? Je ne sais pas, je ne l’ai pas lu. Tout ça est à vrai dire inconfortable. La tension est sans répit et l’on ressent le désespoir de notre personnage kamikaze. Pour autant, le type n’est jamais agréable. Il prend des décisions absurdes et inconsidérées, met en danger tout le monde sans même parler de ses victimes. C’est assez pathétique. Tous inspirent de la tristesse, davantage que du rejet. D’autant qu’il n’y a ici aucune solution, juste une représentation symbolique des enjeux. La mise en scène est au service du propos. Pas de coup d’éclat, la discrétion est de mise. L’interprétation est, de son côté, brillante et on applaudit la prestation d’un José Garcia assez flippant. Le scénario ne souffre d’aucun temps mort et sait maintenir les enjeux jusqu’au bout. Mais tout ça reste désagréable, ce qui n’est pas forcément un défaut.
Donc ? Moins un brûlot contestataire qu’une amère constatation, le Couperet n’a pas pris une ride en 20 ans, si ce n’est qu’on ne trouvera plus grand monde aujourd’hui pour espérer de la reconnaissance par sa boite. C’est un bon thriller social, tendu et réaliste. Pas pour tout le monde mais néanmoins assez marquant.
>>> La scène qu’on retiendra ? La scène dans la cabine d’essayage et sa suite dans le tramway, embryon d’humanité dans une mer de désespoir.