L’Etat communiste a commandé à Eisenstein, seulement âgé de 27 ans, un film sur la mutinerie de l’équipage du cuirassé Potemkine, ancré à Odessa en 1905. La foule sympathisante, assemblée en soutien, est massacrée sans merci par l’armée tsariste. Le cinéaste signe un prélude propagandiste remarquable à la révolution rouge.
C’est la première fois que je vois une foule anonyme, composée de marins puis de civils, être présentée comme l’unique protagoniste d’un film (à part le premier marin révolté et tué). Soumis à une discipline sévère, l’équipage du cuirassé se révolte, offensé d’abord par des quartiers de viande infestés d’asticots mais surtout par la corruption du médecin et de la hiérarchie militaire, allégorie d’un système perverti de l’intérieur. Les marins deviennent le vecteur d’une révolution qui trouve écho jusqu’à la population locale. Une marée humaine, immense et solidaire, vient soutenir les soldats héroïsés, filmée comme un bloc uni marchant vers leur liberté. Les figures du régime tsariste sont systématiquement renversées comme la noblesse hiérarchique, le médecin, le prêtre et le bourgeois provocateur. La narration s’est déplacée du besoin d’une action individuelle à l’émergence d’une conscience collective.
Durant la longue et emblématique séquence des escaliers, Eisenstein oppose la masse anarchique et en détresse de la population face à la raideur stoïque et géométrique de l’armée, devenue machine collective à tuer. L’espace s’en trouve totalement déconstruit, le chaos face à l’ordre. Les séquences des soldats, filmés en contre-plongée ou de dos, se concentrent sur leurs bottes et leurs fusils tandis que leurs visages cachés achèvent leur déshumanisation. Fuyant en désordre l’organisation rectiligne des tueurs, la population est plongée dans l’horreur, nous devenons des témoins impuissants de ce massacre. Le montage alterne, dans un rythme changeant, les gros plans sur des visages en détresse, sur l’assassinat d’une mère et de son enfant, ou encore sur le landau dévalant l’escalier, puis sur leurs assassins provoquant un indicible dégout. Le peuple qui venait de se libérer, se transforme en martyre face à l’oppression tsariste. La propagande déployée par ce film est implacable, impossible de rester indifférent face à la puissance des images que propose le réalisateur.
Le dénouement optimiste se conclut sur la communion temporaire mais fraternellement révolutionnaire entre le Potemkine et l’escadrille qui autorise son passage sur la mer Noire. La tension, à son comble, maintient un doute persistant jusqu’à la séquence finale. On craint pour la vie de ces marins comme on a souffert lors du massacre de la population civile.
Le montage dialectique alterne et oppose systématiquement les plans : les marins face aux officiers, la population face aux soldats, les gros plans serrés sur des visages expressifs face aux plans larges sur la foule anonyme. La durée des plans varie aussi, ceux du landau semblent interminables alors que l’action est assez brève amplifiant encore son impact. Dans la séquence montrant la statue d’un lion qui semble se réveiller d’un profond sommeil grâce à la force du montage, on y voit la personnification du peuple qui lutte et qui se libère de ses chaines. Cette utilisation conceptuelle du montage transforme le cinéma en un outil idéologique et intellectuel capable de créer des cheminements de pensées, tout en éveillant et en provoquant des émotions fortes.
C’était mon premier film d’Eisenstein et je n’ai pas été déçu par ce chef d’œuvre (et sans être moi-même communiste), il me donne hâte de découvrir le reste de sa filmographie. Après plus d'un siècle, le Cuirassé Potemkine garde tout son dynamisme et une étonnante modernité.