Portrait de femme comme on en trouve tant dans le cinéma nippon, Le destin de Madame Yuki dépeint le quotidien sordide d’une épouse, aussi délicate que son mari est vulgaire, aux appétits insatiables et à la fidélité déficiente.
Le contraste est saisissant entre les décors cossus de ce couple apparemment aisé et la laideur de leurs relations intimes. Mizoguchi excelle à construire des tableaux, qu’il s’agisse des impeccables jardins (particulièrement de nuit, sous de splendides clairs de lune) ou d’une luxueuse salle de bain pour effleurer des surfaces et mettre au premier plan le désarroi le plus total des individus.
Le récit n’est pas exempt de défauts : un peu trop dialogué, dérivant vers un mélo qui aurait pu garder plus de mesure, englué dans une musique trop explicite qu’on croirait sortie d’Hollywood, il manque de subtilité et se révèle quelque peu redondant sur certains motifs.
Mais ce sont les apparences et la virtuosité formelle qui le sauvent ; d’abord, par un recours intelligent aux personnages secondaire : les domestiques en premier lieu, sans cesse témoins passifs des drames conjugaux, et permettant des prises de vues qui vont creuser l’espace : le champ investit ainsi l’espace de façon transversale, traverse des pièces en oblique pour donner à voir de multiples cloisons à travers lesquelles on parle, on pleure et on espionne. Le récit commence d’ailleurs par l’arrivée d’une nouvelle servante, qui idéalise clairement le personnage éponyme et diffère son entrée pour accentuer la déception à venir.
L’autre duo est celui des amants : la maitresse, peu subtile et un peu caricaturale, est aussi vulgaire que le soupirant de l’épouse sera discret et mutique. C’est ce personnage qui permet au récit d’évoluer et de complexifier le personnage de Yuki qui outrepasse rapidement le rôle de simple victime. Car les témoins et l’homme qu’elle aime l’exhortent tous à l’action. Dans une société qui se craquelle, le mari définit explicitement leur lien comme une résurgence féodale, et Yuki pourrait acquérir son indépendance financière par le projet d’une auberge qu’elle gère parfaitement. Le cœur du sujet est là : l’émancipation féminine. Trois ans plus tôt, on en voyait un bel exemple dans Le fantôme de Mme Muir, par l’insolent et lumineux personnage de Gene Tierney. Ici, tout est beaucoup plus complexe : la femme est l’esclave de son corps, elle admet ne pas savoir résister aux assauts de son mari et se trouve déchirée entre deux tendances, charnelle et rationnelle. Ce thème très riche aurait gagné à être développé, mais conduit à l’issue étonnante du récit.
Yuki est certes victime des circonstances, mais manque de courage. Elle n’entreprend pas, elle cède, et n’ose bouleverser l’ordre établi. Les personnages et les lieux qui l’entourent sont un appel salvateur qu’elle ne parvient pas à écouter. S’explique ainsi cette splendide dissolution finale dans la brume, et ce cruel rappel de l’attention portée par le cinéaste aux objets durant tout le récit : à plusieurs reprises, la ceinture et la broche au sol signifiaient l’abdication de Yuki face à son mari. La domestique les trouve sur la rive d’un lac brumeux, dernière demeure d’une femme qui n’aura pas su être une héroïne.