« Ce qui m'a poussé à faire ce film, c'est le gâchis qu'on a fait de tout. C'est cette civilisation de masse où, bientôt, l'individu n'existera plus. Cette agitation folle. Cette immense entreprise de démolition où nous périrons par où nous avons cru vivre. C'est aussi la stupéfiante indifférence des gens, sauf de certains jeunes actuels, plus lucides. » (Robert Bresson).
« Le diable probablement », titre splendide pour un film splendide, est sans doute l’un des films les plus sombres de Bresson et l’un des plus désespérés du cinéma français des années 1970. Il dresse un constat implacable des désillusions qui ont suivi Mai 68, lorsque l’espoir de changer le monde s’est peu à peu dissous dans l’impuissance, la récupération et le renoncement. Le film est traversé par une profonde angoisse face à la folie du monde moderne, sa violence diffuse, sa brutalité économique et morale.
Il est d’ailleurs sidérant de constater à quel point les questions écologiques, la destruction de la nature, l’empoisonnement de l’air, de l’eau et des corps, sont déjà clairement formulées en 1976, et de mesurer combien, plus de quarante ans plus tard, nous n’avons rien su ou voulu faire. Cette folie collective devient une force de mort qui broie les individus, comme elle finit par broyer Charles dans une scène finale d’une puissance émotionnelle absolument bouleversante.
Ce qui fait de « Le diable probablement » un chef-d’œuvre, c’est l’adéquation parfaite entre le fond et la forme. Bresson y exprime la fatalité et le tragique par une mise en scène d’une rigueur extrême : des plans qui commencent souvent avant l’entrée des personnages dans le cadre et se prolongent après leur sortie, comme si le monde existait indépendamment d’eux, indifférent à leurs errances et à leurs souffrances. Les personnages semblent prisonniers du cadre, de leurs gestes mécaniques, de leurs déplacements sans but, et leurs déambulations ne font que souligner leur tragique impuissance face à un système qui les dépasse.
Film d’une austérité radicale, réalisé avec des moyens très modestes, « Le diable probablement » n’en déploie pas moins une force émotionnelle et politique considérable. Bresson y atteint une forme de dépouillement ultime, où chaque plan, chaque regard, chaque silence devient une accusation contre un monde devenu inhabitable. Un chef-d’œuvre d’une noirceur prophétique, dont la lucidité n’a rien perdu de sa violence.