Robert Bresson a trouvé sa forme cinématographique la plus radicale (et donc la plus aboutie), avec Le Diable probablement qui va encore plus loin dans le développement de ses personnages que Quatre nuits d’un rêveur, puisque cet avant-dernier opus n’a quasiment plus d’histoire à raconter. Ce dernier nous laisse déduire rationnellement l’action mise en place, ainsi que les épisodes de vie surgissant tout du long.
D’une part nous pouvons alors interpréter le rôle de chacun grâce à ses agissements rationnels vis-à-vis du réel, sans qu’il ne soit trop expliqué. La subtilité est telle que la façon d’être n’est pas enfermée, elle déploie toute une possibilité que blottie interprétation est capable de cerner, sans pour autant le faire de manière exhaustive.
De plus, nous pouvons interpréter l’arrière-plan de façon plus suggestive, la matière et son réel obtiennent alors signification auprès de nous, et c’est ainsi que l’on pense le groupe de jeunes étudiants et le réel qui les entoure.
Les Quatre nuits d’un rêveur, non pas excessivement moins bon, pouvait donner par moments des justifications sur les personnages et ce qui les entourait afin de faciliter sa structure de conte.
Ainsi Bresson met à profit parfaitement le rôle du jeu des modèles dans l’histoire, afin de la rendre — ainsi que ce qui lie les personnages — davantage trouble.
Même si l’histoire dispose des passages de vie du réel, le jeu irrationnel fait basculer ce réel, encore vers quelque chose à interpréter. Car bien que Bresson cherche en ses acteurs la neutralité émotionnelle afin de ne pas gâcher l’émotion, cette œuvre arrive davantage à montrer des acteurs ayant conscience de leur rôle, provoquant ainsi la réflexion du spectateur sur la nature cinématographique de ce jeu.
Et tout ça me fait penser à Godard… ou même à Blow-Up, d’où ma définition étriquée du cinéma moderne, mais qui me paraît bien construite.
Et enfin, malgré les tentatives de didactisme autour de la thématique militante, Bresson réussit tout de même à troubler leur présence dans le rôle du film, par un montage qui exprime leur vacuité, ou du moins qu’elles ne transcendent pas une mise en scène.
Bresson rappelle la mise en scène constamment alors que l’on évoque directement les thématiques, ce qui souvent au cinéma rime avec annihilation de la mise en scène au profit des informations.
Les scènes qui montrent assez bien ça sont : celle du bus où la caméra filme avec une longueur déraisonnable du vide ce qui déroge à la lisibilité des séquences dans le cinéma classique, et fait alors entendre qu’il y a une chose dans ce vide à déceler. Cette scène est le bon exemple puisqu’elle succède à la phrase plus que didactique qui cite le dessein du film, c’est-à-dire : ce qui fait tout vaciller dans le monde est guidé par « le diable probablement ». Elle énonce la thèse du film, mais pour autant Bresson déroge à un encadrement, à une règle, à un étiquetage courant dans le cinéma classique, en faisant durer une séquence pour supposer quelque chose qui va au-delà de la simple information.
Ça c’est la quintessence des modernes, et peut-être même du cinéma !
Une autre scène : celle du suicide qui donne très abruptement un constat du décès, en rappelant le réel de la chose, choquante par nature, voire rationnellement. Ce décès réussit à aller au-delà des légers didactismes qui parcourent l’œuvre à propos du suicide possible de Charles.
Enfin bref, grande œuvre de Bresson, et assurément son film le plus moderne à mes yeux.