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le 9 avr. 2021
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Pietro Germi signe ici sans aucun doute son plus beau film. D’une grande force émotionnelle, grâce à la gaieté innocente de l’enfance, l’amitié indéfectible, les joies passagères, les rancunes...
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Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Compostez votre billet et montez à bord du train d'Andrea Marcocci. Andrea, c’est un homme solide. Enfin… solide comme une vieille locomotive à vapeur des années 50 : increvable en apparence, jusqu’au jour où une pièce invisible décide de lâcher. Et cette pièce grippée, chez Andrea, c’est l’âme.
Prenez un cheminot italien des années 1950, nourri de grappa médiocre, secoué par les drames prolétaires et écrasé par la pesanteur de l’existence. Donnez-lui le visage buriné de Pietro Germi lui-même, et vous obtenez Le Disque rouge.
Pour le profane, c'est un drame social poignant. Pour Ciné-Sophia, c’est surtout un laboratoire où la métaphysique sent l'huile de vidange et le charbon.
Andrea conduit sa locomotive comme Kant aurait conduit un train : persuadé qu’une vie bien réglée suffit à maintenir le monde sur ses rails. Tout va bien jusqu'au jour où un inconnu choisit son train pour abréger ses souffrances.
À partir de là, tout vacille.
Non parce qu’Andrea est responsable — précisément, il ne l’est pas. C’est même tout le problème. Car la conscience humaine possède cette étrange manie de se sentir coupable des tragédies dont elle n’est que le témoin.
Les tribunaux appellent cela un non-lieu. Les philosophes, eux, commencent à sortir leurs carnets.
Voilà Karl Jaspers qui relève discrètement la tête. Il distinguait la culpabilité juridique de la culpabilité existentielle. La première appartient aux juges ; la seconde s’invite à votre table sans prévenir et refuse obstinément de repartir.
Andrea n’a commis aucun crime. Pourtant quelque chose en lui se fissure irrémédiablement.
Albert Camus, évidemment, prend le train suivant.
L’absurde n’est jamais spectaculaire. Il ne ressemble pas à une explosion hollywoodienne. Il prend la forme d’un homme qui conduit une locomotive, voit quelqu’un choisir de mourir sous ses roues, puis découvre que le monde continue malgré tout à exiger qu’il arrive à l’heure au prochain quai.
Il faut imaginer Sisyphe heureux, écrivait Camus.
Il faut surtout imaginer Sisyphe chef de dépôt. Même Camus aurait peut-être trouvé cela un peu excessif.
Mais Germi ne filme pas seulement l’absurde. Il filme aussi la dignité, cette vieille vertu qu’Aristote aurait sans doute classée parmi les habitudes de l’âme, avant de comprendre qu’une fiche de paie insuffisante complique sérieusement l’exercice de la vertu.
Andrea est un homme qui refuse de se plaindre. Mauvaise idée.
Les philosophes stoïciens admiraient cette maîtrise de soi ; les psychologues modernes parlent plutôt de bombe à retardement.
À force de vouloir rester le pilier de sa famille, il finit par devenir une ruine particulièrement discrète.
Le plus cruel est que personne n’est véritablement méchant dans Le Disque rouge. Les enfants grandissent, les collègues jugent, la hiérarchie applique le règlement, l’épouse tente de maintenir l’équilibre. Chacun fait ce qu’il peut. C’est précisément cela qui rend le film si douloureux : il n’y a pas de monstre. Seulement des êtres humains condamnés à s’user les uns contre les autres.
On pourrait convoquer Hannah Arendt, non pour sa célèbre banalité du mal, mais presque pour une banalité de la souffrance. Les tragédies modernes ne sont plus toujours provoquées par les tyrans. Elles naissent parfois des horaires, de la fatigue, des responsabilités, des silences et des verres qu’on prend « juste pour souffler un peu ».
Et puis il y a cette famille.
Emmanuel Levinas aurait probablement rappelé que nous existons toujours à travers notre responsabilité envers autrui.
Andrea voudrait être père, mari, collègue irréprochable. Mais plus il cherche à répondre aux attentes des autres, moins il sait répondre à la seule question qui compte : comment continuer à vivre avec soi-même ?
Germi signe alors un paradoxe magnifique. Son héros conduit des trains, ces machines conçues pour suivre des rails parfaitement tracés. Pourtant sa vie, elle, déraille sans jamais quitter sa voie.
Avec Le Disque rouge, le néoréalisme italien cesse de filmer uniquement la pauvreté des corps pour s’intéresser à une misère plus silencieuse : la fatigue d’être un homme.
Pietro Germi délaisse peu à peu le simple constat social pour composer une véritable tragédie intime, celle d’un homme qui ne parvient plus à habiter sa propre vie.
Les Grecs avaient besoin de rois pour faire naître la tragédie ; Germi démontre qu’au XXᵉ siècle, un conducteur de locomotive suffit largement. Et c’est peut-être là que réside la plus belle leçon philosophique du film : les destins les plus ordinaires sont parfois ceux qui disent le mieux l’universel.
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Créée
le 23 juil. 2026
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