Le Far West est un film qui ressemble exactement à ce qu’on imagine quand un immense poète décide soudain qu’il va faire du cinéma sans demander la permission aux règles du cinéma. Et c’est à la fois sa beauté… et sa catastrophe. Parce que Jacques Brel ne réalise pas Le Far West comme un metteur en scène classique. Il le réalise comme un homme qui rêve les yeux ouverts après trois nuits sans sommeil, deux bouteilles de whisky et une discussion philosophique à 4 heures du matin dans un bistrot belge rempli de fumée et de types persuadés d’avoir compris la vie parce qu’ils connaissent Prévert par cœur.
Le résultat est profondément inégal, souvent bancal, parfois raté… mais jamais inintéressant. Le film semble sorti d’un croisement improbable entre Magritte, les clochards métaphysiques du vieux Bruxelles et une crise existentielle filmée dans une fête foraine. On pense parfois au théâtre absurde, parfois au cinéma libertaire post-68, parfois même à un sketch métaphysique qui aurait dégénéré après fermeture du bar. Et surtout : on sent Brel partout.
Jacques Brel n’était pas un technicien du cinéma. Il n’avait ni la rigueur visuelle d’un grand metteur en scène ni le sens du découpage d’un artisan chevronné. En revanche, il possédait une imagination énorme, un instinct poétique très violent et surtout une capacité rare à transformer ses obsessions personnelles en matière artistique. Le problème, c’est qu’au cinéma, les idées ne suffisent pas. Dans Le Far West, Brel veut filmer la fuite du réel, la nostalgie de l’enfance, le refus du monde adulte, la quête d’un paradis impossible, et probablement aussi sa propre fatigue existentielle. Autrement dit : un programme modeste d’environ trois siècles de littérature européenne condensés dans un film belge un peu ivre. Et parfois, ça touche quelque chose de très beau. Mais très souvent, le film semble s’échapper lui-même de ses propres mains.
Le scénario avance comme un rêve mal raconté au petit matin. Les personnages apparaissent, disparaissent, errent, parlent comme des symboles ambulants. Il y a des idées magnifiques, des situations poétiques, des visions étranges… mais rien ne se structure réellement. Le film refuse presque volontairement la narration classique. C’est probablement ce qui crée cette sensation de décousu. On ne regarde pas Le Far West : on le traverse comme un brouillard philosophique rempli de marginaux fatigués.
Visuellement, le film souffre énormément. Et là, on touche à la grande faiblesse de Brel cinéaste. Il possède des intuitions, mais pas encore un langage visuel totalement maîtrisé. La mise en scène manque souvent de précision. Les cadres paraissent parfois improvisés, les scènes s’étirent sans véritable rythme interne, et surtout la photographie ne transforme jamais les idées du film en véritable univers cinématographique. C’est frustrant parce que le matériau appelait une image forte. Un Fellini belge. Un Buñuel populaire. Un poème sale et magnifique sur les paumés européens. Mais au lieu de cela, on obtient parfois l’impression d’un téléfilm existentialiste tourné pendant une grève des chefs opérateurs. Et pourtant… certaines séquences possèdent une étrangeté magnifique.
Le film a ce pouvoir rare des œuvres imparfaites : il reste en tête malgré ses défauts. Parce qu’il ne ressemble à rien d’autre. La musique joue évidemment un rôle central. Quand on parle de Brel, impossible de séparer totalement l’image de la musicalité. Même dans les silences, on entend presque ses chansons. Son cinéma fonctionne comme ses textes : alternance de lyrisme, de trivialité, de tendresse et de désespoir. Mais là encore, le cinéma demande autre chose qu’une intensité émotionnelle brute. Brel filme souvent comme il chante : dans l’excès. Et ce qui bouleverse dans une chanson de trois minutes peut devenir lourd dans un long métrage.
Le casting est d’ailleurs fascinant. Gabriel Jabbour apporte une douceur étrange au film, presque une innocence perdue. Et puis Brel convoque autour de lui une galerie de gueules magnifiques du cinéma français et belge : Charles Gérard avec son éternelle allure de copain fatigué de bistrot parisien ; Lino Ventura qui possède tellement de présence qu’il semble appartenir à un autre film, plus solide, plus terrestre ; Juliette Gréco, fantôme rive gauche ambulant ; et surtout Michel Piccoli, capable à lui seul de rendre crédible les dialogues les plus abstraits simplement grâce à son intelligence de jeu.
Le problème, c’est que tout ce beau monde flotte dans un récit qui refuse constamment de s’incarner réellement. Par moments, on a l’impression que les acteurs eux-mêmes cherchent le film. Et c’est là qu’apparaît l’humour involontaire très années 70 du projet. On sent toute une génération persuadée qu’avec assez de poésie, de liberté et de métaphores existentielles, on peut réinventer le cinéma. Résultat : des personnages qui parlent parfois comme des philosophes dépressifs enfermés dans une baraque à frites métaphysique.
Quelques anecdotes rendent le film encore plus passionnant : Le Far West fut présenté au Festival de Cannes 1973, ce qui surprit énormément la critique de l’époque. Brel voyait le film comme une œuvre profondément personnelle, presque autobiographique dans sa quête d’un paradis perdu. Le tournage fut compliqué financièrement et logistiquement. Plusieurs techniciens racontèrent que Brel dirigeait davantage par intuition émotionnelle que par technique précise. Brel était obsédé par l’idée de l’enfance comme dernier territoire libre avant la corruption du monde adulte.
Beaucoup de critiques furent déconcertés à la sortie : certains parlèrent d’un poème magnifique, d’autres d’un naufrage prétentieux. Aujourd’hui, le film possède un véritable statut culte chez certains amateurs de cinéma étrange et expérimental francophone. Et au fond, Le Far West est peut-être exactement cela : un très beau ratage. Pas un mauvais film vide. Un film débordant d’idées, d’envies, de poésie, mais incapable de transformer son chaos intérieur en véritable œuvre cinématographique maîtrisée. C’est un peu comme regarder Jacques Brel essayer de construire une cathédrale avec des allumettes, du rêve et de la nostalgie. Parfois c’est sublime. Parfois tout s’écroule. Et souvent les deux en même temps.