Phillipe Garrel est en rupture avec ses précédents films. Ne serait-ce que dans l’utilisation de la couleur, qu’il avait délaissée depuis le très faible Un été brulant (2011).


Il y a dans Le grand chariot, un fantasme un peu morbide qui consisterait à assister à son propre enterrement. Il y a l’ambiguïté de l’amour pour son art – ici le théâtre de marionnettes, qui fait aussi référence à son père, Maurice Garrel – et du dégout pour cet héritage forcé qui se referme sur les enfants comme un piège duquel il sera compliqué pour certains de s’extraire. Les enfants par ailleurs incarnés par… Louis, Esther & Lena Garrel.


Pourtant, je ne m’y attendais pas vraiment (ses derniers films me touchaient moins) le film m’a bouleversé. D’abord dans son portrait de générations au sein de cette famille de marionnettistes, de cette troupe, qui déjà fait perdurer les morts : en théorie l’art d’un père (Maurice, donc) et en fiction celui d’une femme, disparue, dont l’ombre est partout, en tant que fille, épouse ou mère.


Le film m’a eu sur un plan de coupe déchirant. En effet on voit au début beaucoup de ces représentations de marionnettes du point de vue des coulisses, qu’ils s’agissent d’ailleurs de répétitions ou de réelles représentations devant des enfants, l’idée est de rester au cœur de cette troupe, de cette fabrication. Un moment donné le plan saisit les visages des enfants, une classe probablement. Et on se dit alors qu’il manque le plan permettant de cadrer ce que les enfants voient : les marionnettes sans les marionnettistes. Et Garrel nous l’offrira quand on ne l’attendra plus en y injectant un drame qu’on n’attendait pas non plus.


Le geste est minimaliste, simpliste dirons d’autres. Il y a quelque chose de totalement désuet là-dedans, aussi, de quasi anachronique – si l’on excepte certains détails de dialogues (sur les Femen, notamment) ou vestimentaires, le récit pourrait se dérouler dans les années 70 qu’on y verrait que du feu – mais d’une telle sincérité et d’une telle naïveté à l’œuvre, que ça me touche énormément.


Il y a des gros plans d’une douceur inouïe, celui sur le fermoir du bracelet ou celui sur le visage d’Esther Garrel qui dort. Il y a une scène incroyable, celle de l’orage. Il y a aussi ce personnage quasi fantomatique de la grand-mère, qui malgré la maladie, porte encore la passion de cet héritage familial et le désir de révolte. Sans cesse, devant Le grand chariot (beau film de fantômes) je revois, repense nombreux de ses précédents films, qui se font échos en permanence, cette fragilité, cette mélancolie habituelles, qui habite aussi ce personnage ingrat, peintre maudit, en hommage à Frédéric Pardo, jadis ami proche du cinéaste.


Je ne reviens pas sur la polémique autour des accusations envers le cinéaste, bien sûr il faut en parler, il faut que les paroles se libèrent, que les vérités éclatent, mais ça n’enlèvera jamais ce que je pense de son cinéma. C’est sans doute un salaud, c’est aussi un immense cinéaste. Voilà, j’ai vu pile la moitié des films de Garrel. Je rêve de voir les autres.

JanosValuska
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le 9 nov. 2024

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