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Le déploiement du Guépard
Macédoine de plans, macédoine d’images, macédoine d’idées.
Dès l’ouverture du film, le spectateur est invité à admirer le majestueux palais qui semble d’autant plus immense qu’il est entouré d’un jardin gigantesque, lui-même enfermé dans une sorte de plaine encerclée par une chaîne de montagnes. Sur un travelling assez lent, c'est le son d’une messe toute latine qui débute ce film. Les habits noirs mais très soignés des personnages interpellent sur la solennité d’une messe du dimanche. Dans cette chambre prédicative, la famille des X est montrée autant sérieuse qu’investie pour ce moment de silence vouée au culte de l’hyperdulie. Pourtant, cet endroit de paix, où seule la voix du prêtre envoûte les croyants, est dérangé par le brouhaha du dehors qui ne cesse de s’élever de plus en plus. Sur le visage de chacun et de chacune se dessine des airs d’étonnement et d’inquiétude sur la raison de ce vacarme extérieur. Au reste, Visconti semble aimer filmer le hors-champ, et faire poindre le suspens de manière crescendo : on entend le « dehors », jusqu’à ce que ce dehors nous soit jeté au devant de la scène. La focalisation du spectateur, qui contemple ce moment de silence autour d’une messe chrétienne, est bafouée d’un revers de son, si on ose ce jeu de mots ; le spectateur ressent cette gêne occasionnée par les cris de l’extérieur avant que le serviteur n’ouvre franchement la porte pour les prévenir.
Dans la dernière scène du film, à savoir le bal, la « mort » du prince de S est ingénieusement filmée. Autre qu’une mort effective, c'est le symbolisme de la mort qui défile à chaque plan : premièrement, la sérénité et l’assurance du prince sont escamotées par le biais d’un regard qui se fait autant craintif qu’atterrée, de même pour le front où la sueur ne cesse de ruisseler ; deuxièmement, la solitude du prince croît au fur et à mesure des scènes, ce qu’atteste la marche solitaire du prince qui raisonne comme une marche funéraire, voire pis, paroxysme de sa solitude, il n’est jamais aussi seul que quand il est entouré de gens ; troisièmement, et le plus explicite, la contemplation du Guépard sur le tableau d’un mourant () ; quatrièmement, le prince ne se fait plus source d’énergie vitale, où les paroles sont profuses et jaculatoires, pire, il se fait infans ; cinquièmement, la sublissime Sarah emplie d’énergie de volonté contraste avec l’aphasie mélancolique du prince inquiet qui observe le dit-tableau, à l’image de la Vie que représente Sarah s’oppose la Mort, celle du Prince ; partant, le guépard n’est déjà plus, mais il fut. En outre, le tour de force de Visconti, ou plutôt de tout grand réalisateur, est celui de ne pas expliquer la scène à travers un dialogue, mais de la montrer pour qu’on ressente autant qu’on comprenne. Un mauvais film eût joué sur la corde sensible en exhibant des paroles de vague-à-l’âme pour présenter son personnage comme souffrant et tragique, là où Visconti se contente de la mise en scène qui suggère dans le silence au lieu d’imposer dans le vacarme.
Créée
le 8 juin 2025
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