"Nous sommes les guépards, les lions ; après nous viendront les chacals, les hyènes". Cette phrase lucide et désenchantée, prononcée par un Burt Lancaster au sommet de son charisme dans le rôle du prince Salina, pourrait résumer à elle seule ce film envoûtant, tant par l'aspect esthétique (une foule de plans ressemblent à des tableaux de maître, les paysages siciliens sont à tomber, les contrastes superbes, les costumes somptueux) que scénaristique (la "saga romanesque" d'une famille aristocratique sur le déclin, microcosme de cette période de l'Histoire de l'Italie). Le patriarche, sentant le vent tourner, accepte en effet de marier son neveu favori, Tancrède (no comment sur le physique plus qu'avantageux de Delon à l'époque), à une femme qu'il aime mais indigne de son rang (même remarque pour Claudia Cardinale). Si Salina fait donc preuve d'une certaine souplesse d'esprit, on comprend rapidement que c'est en partie parce qu'il adule ce neveu, le considérant plutôt comme un fils prodigue dont il envie légèrement la situation (moeurs libérées du carcan de la religion, jeunesse insouciante, audace, etc...), un reflet de ce qu'il aurait pu être, tandis que lui, malgré une impeccable dignité, se sent vieillir, se renferme, dernier représentant d'une espèce en voie d'extinction. La fameuse scène du bal met en avant les rapports complexes qui unissent les deux hommes, mais aussi leurs différences et une cruelle rivalité sous-jacente attisée par le désir, dégageant une tension palpable au parfum de scandale. Et tandis que l'un atteint son zénith, l'autre prend soudain conscience de sa mortalité, accepte sa défaite - symbolique - et se retire discrètement, affrontant sa solitude, ses peurs, sa faiblesse, sa position inconfortable d'icône d'un temps révolu.
"Le Guépard", film d'une classe incontestable, est évidemment mené par des acteurs et un réalisateur tous plus talentueux les uns que les autres. Il dure plus de trois heures mais on ne les voit pas passer : assurément, du très grand cinéma.

Créée

le 15 mai 2011

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