Il est un plaisir qui ne se boude pas, de voir ainsi mis à l'honneur un Japon féodal, ses samouraï et le fameux jeu de Go, c'était un rêve qu'on espérait plus voir exaucé. Tisser un scénario sous influence d'un jeu de stratégie combinatoire abstrait, c'est ainsi que Shiraishi a pensé son film. Il est donc heureux d'en connaître et d'en avoir déjà goûté les subtilités pour appréhender le cheminement du cinéaste, mais ce n'est pas non plus indispensable.
Il est par exemple une passe complexe et redoutable, joliment nommée "jeu sous les pierres", exécutée devant nous dans les tout premiers moments du film, et c'est bien ce à quoi nous allons globalement assister. C'est une stratégie de la perte, car il faut parfois accepter d'aller au plus près du risque, friser pour ainsi dire la mort subite pour finalement l'emporter. On déguise ses intentions, on encaisse, on plie, mais on ne rompt pas. Notre joueur de go, Yanagida, est aussi ce boxeur acculé dans les cordes, ce "balboa" martelé au buffet, pilonné, menacé d'exécution s'il ne se ressaisit pas, mais qui finira dans un dernier effort par décocher l'uppercut vainqueur.
Visuellement magnifique, nous sommes aussi bercés par un rythme inédit pour un film dit de samouraï. Le nôtre de samouraï est retiré... Pire, il est banni, déchu, veuf et vivant de "très" peu, avec sa seule fille. On comprend vaguement qu'il a perdu sa femme dans d'obscures circonstances, et qu'il a perdu de sa superbe dans quelque évènement dont on ignore assez tard les tenants et les aboutissants. Les véritables enjeux du film tardent en effet à se révéler. Attendre...toujours attendre...Et sagement contempler...
Il s'agira ensuite d'honneur, et c'est suite à quelques nouvelles péripéties, une "faute" qu'il aurait soi-disant commise, la probabilité d'un vol dont il doit répondre que notre héros trouvera le moyen de se laver de tous les soupçons passés, de toutes les charges qui pesaient depuis longtemps sur lui. En affrontant son passé, il verra donc l'occasion de régler son présent, et de se racheter une blanche réputation. En acceptant pour ça de concéder toutefois des prisonniers(en l'occurrence sa fille), et d'hypothéquer son "territoire" (comme au go), pour enfin retourner la situation. Perdre encore et encore pour mieux gagner... , ou perdre plus pour gagner plus, ou "savoir perdre et mieux gagner" comme vous voudrez, on pourrait presque y voir ici une simple pirouette, ou la devise d'un opus caché de Ian Fleming !
Force est d'avouer sinon que c'est bien malin, tout ça. Et l'ensemble est plutôt bien tenu, en faisant même preuve d'une certaine humilité, ce qui ne gâche rien. Car il n'est nullement question de rivaliser avec les immenses chefs d'oeuvre du genre de Kurosawa ou de Kobayashi. Il semble même tacite, évident pour tout le monde qu'on ne fera plus de films comme ça...Mais il n'est nullement interdit d'envisager le genre ou la période à nouveau, de les revisiter, ou plus exactement de les penser sous un autre angle. Et c'est exactement ce que le fameux jeu de go va nous apporter.
Le résultat reste parfaitement ludique donc, et très distrayant. La gageure était grande de nous tenir avec quelques fils aussi ténus, assez peu d'action au final, puis d'évoquer un monde et un genre anciens sans les paraphraser. De quelques compositions délicates au décorum obligé, on se plait à "replonger" dans l'ambiance fascinante de ce Japon traditionnel. Sans forcer le trait, avec pour lier le tout, en véritable appui scénaristique, ces quelques ficelles et astuces inspirées de ce jeu magnifique et passionnant qu'est le Go. Dans une belle mise en abyme, les acteurs évoluent donc sur ce territoire référencé du cinéma, comme on couve ses stratégies, comme on dispose avec grâce et patience les pierres blanches ou noires sur le Goban (le plateau de jeu).
Morale de l'histoire : A voir, et à jouer !!!