Quel étrange paradoxe cinématographique que ce Maître du Kabuki, vaste fresque située comme son titre l'indique dans l'univers traditionnel du théâtre kabuki et qui pourtant coche à peu près toutes les cases et tous les clichés du rise and fall à l'américaine et du film biographique. Peut-être est-ce la raison pour laquelle plus de 11 millions de spectateurs japonais se sont rués dans les salles lors de sa sortie alors même que le monde si codifié et sophistiqué du kabuki semble bien éloigné du public contemporain de l'archipel nippon.


Adapté d'un roman à succès publié en 2017, le film de Lee Sang-il s'étale sur près de 50 ans, entre les années 60 et 2014, pour narrer les tentatives de Kikuo, fils de yakuza devenu orphelin, de devenir le plus grand acteur de kabuki du Japon et d'accéder à une sorte d'extase artistique figurée, de façon pas follement fine, par une image de chute de flocons de neige, la même que celle qui tombait lors de la mort violente de son père. L'idée, sur le papier, est passionnante et ambitieuse; Lee Sang-il réussit d'ailleurs son pari sur plusieurs niveaux, d'abord grâce à la superbe photographie du chef-opérateur égyptien Sofian El Fani, toute en couleurs chatoyantes et contrastées; en traversant de façon plus que convaincante, par un art de l'ellipse rondement mené au montage et à la mise en scène les plusieurs décennies du scénario; mais aussi en offrant au spectateur de nombreuses et magnifiques scènes de kabuki (dont les codes et l'étrangeté, aux yeux du spectateur français habitué au naturalisme du théâtre européen, n'auront pas manqué de faire pouffer de condescendance ma voisine de rangée pendant la séance).


Démarrant sur les chapeaux de roue par une séquence inaugurale filmée comme une tragédie grecque, le film s'embourbe néanmoins rapidement dans un défilé de figures de style connues et reconnues, du montage parallèle des adolescents en train de travailler leurs mouvements et répliques à l'école comme à l'extérieur, au personnage-type de l'artiste admiré (ici, Mangiku, "trésor national vivant" du kabuki) pressentant déjà le talent du héros; la mise en scène, élégante mais trop littérale, reste ainsi du côté de l'académisme, sans faute de goût mais sans jamais véritable envergure non plus.

Le scénario semble quant à lui déployer quelques pistes thématiques, mais sans jamais en emprunter aucune sérieusement: les thème de la tradition multi-centenaire du kabuki, de son héritage et de sa potentielle remise en cause ne sont ainsi jamais véritablement évoqués, le scénario préférant se focaliser sur la question nettement plus réduite de la filiation. De la même manière, si le film évite les clichés bien trop vus d'une rivalité virile et toxique entre les deux "frères ennemis" Kikuo et Shunsuke (héritier de la famille de comédiens auprès de laquelle se forme Kikuo), le choix de l'univers du kabuki finit néanmoins par interroger: les personnages pourraient tout aussi bien être des marionnettistes ou des pilotes de Formule 1 que les dynamiques et enjeux ne changeraient pas pour autant. Les péripéties trop souvent redondantes tiennent d'ailleurs plus du mauvais roman-feuilleton qu'autre chose, surtout passée la première heure et demi, et ne sont pas aidées par la musique mélodramatique ronflante qui assène bien plus qu'elle n'accompagne.

Plus dommageable encore, les personnages ne sont qu'à peine esquissés, et il faut tout l'art de leurs interprètes pour ne pas les faire sombrer. Ken Watanabe marque ainsi fortement en chef de famille et de troupe trop dévoué à son art; Ryusei Yokohama parvient avec finesse à faire exister Shunsuke, du moins dans la première moitié du film; Ryo Yoshizawa quant à lui est bien pâlot dans le rôle principal. Les personnages féminins, quant à eux, sont absolument inexistants, de cette Harue sortie de nulle part, sans contexte ni enjeux aucuns, et qui ne dira plus rien passée la première partie du film, à cette geisha, mère de la fille de Kikuo, dont le spectateur ne saura d'ailleurs même pas le prénom.


Cherchant à privilégier l'intime et les blessures intérieures, le film, étalé sur presque trois heures, donne ainsi l'impression de ne pas avoir grand chose à raconter; si rien n'y est véritablement désagréable, l'ensemble manque cruellement d'ampleur et et de souffle, et l'on ressort déçu de la promesse non tenue.

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le 26 déc. 2025

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