- Les dinosaures ont été longtemps décrits comme de gros lézards vicieux. Il y a eu beaucoup de théorie sur le fait qu'ils ne pouvaient se comporter en parents. Robert Burke a dit que le T-Rex était un rogue qui pouvait abandonner ses petits à la première occasion. Je sais que je peux prouver le contraire! J'en ai besoin.
- Je vais te dire de quoi tu as besoin. D'un bon antidépresseur.
Le Monde Perdu… et quelques personnages aussi
Le Monde Perdu : Jurassic Park, réalisé par Steven Spielberg, s’imposait comme une suite inévitable et en un sens, nécessaire, après le coup de tonnerre qu’avait été le premier volet, véritable bascule dans l’histoire du cinéma. Adapté du second roman de Michael Crichton, lui-même suite directe du livre originel, ce nouvel opus s’appuie sur un scénario signé David Koepp et nous transporte quatre ans après les événements d’Isla Nublar, là où tout avait dérapé. Cette fois, cap sur Isla Sorna, la plus vaste des cinq îles de l’archipel fictif Las Cinco Muertes ("Les Cinq Morts"), située à quelque 140 km au sud-ouest de Nublar et à 370 km des côtes du Costa Rica. Longtemps tenue secrète, cette île servait en réalité de site de production aux dinosaures du parc, un laboratoire à ciel ouvert. À présent que l'existence des créatures est connue, de puissants intérêts financiers se mobilisent pour les ramener sur le continent et en faire les attractions vedettes d’un nouveau zoo à San Diego. En marge de cette opération, John Hammond, récemment écarté de la présidence de InGen, tente de se racheter. Il mandate Ian Malcolm, revenu malgré lui, pour conduire une mission d'observation scientifique sur Isla Sorna, afin d'étudier les dinosaures dans leur habitat naturel et prouver qu’ils peuvent survivre sans intervention humaine, et ainsi faire de l'île un site de protection inviolable.
Contrairement à ce que l’on pouvait craindre, Le Monde Perdu ne se contente pas d’un recyclage du premier film. Pas de fan service grossier, ni de redite paresseuse, même si l’on retrouve le T-Rex et les vélociraptors, leurs usages sont intelligemment renouvelés. Spielberg s’autorise une extension du récit à la fois logique et audacieuse, qui ne trahit ni le propos du film original ni son univers. L'idée d’un transfert des dinosaures vers un parc urbain, prémices de ce que développera la saga Jurassic World, s’intègre ici de manière logique, tout comme la thématique de la survie naturelle des espèces. Un point scientifique (bien qu’un peu romancé) est développé, avec les dinosaures, génétiquement conçus pour dépendre d’une enzyme spécifique, parviennent à compenser ce manque en adaptant leur régime alimentaire : "La vie trouve toujours son chemin", comme le disait si bien Malcolm. Alors que le premier film racontait la chute d’un rêve de contrôle technologique et organique, celui-ci inverse la perspective avec les humains qui sont plongés dans un environnement sauvage, non balisé, où la nature a déjà repris ses droits. L’île n’est plus un parc en construction, mais une jungle imprévisible, où chaque pas peut être le dernier. Comme dans Jurassic Park, Spielberg dose savamment le suspens, même s'il employé de manière moins ingénieux. Les dinosaures les plus important ne sont pas immédiatement montrés, mais révélés avec patience, souvent dans des mises en scène visuelles inventives, certes moins révolutionnaires et fortes que dans l’original, mais toujours efficaces. Les scènes sont pensées pour surprendre autrement, en mettant l'accent sur le danger d’un monde sans règles, plutôt que sur la simple terreur de la panne de système. Spielberg filme ici la nature en guerre contre l’exploitation humaine, et le fait avec virtuosité. Sur le plan visuel, il s’appuie avec efficacité sur l’œil affûté de Janusz Kamiński, directeur de la photographie, qui l’avait déjà accompagné sur La Liste de Schindler. Son style s’affirme ici à travers une lumière contrastée où chaque clair-obscur participe à l’atmosphère menaçante de l’île.
Rick Carter, en charge des décors, donne corps à un environnement aussi crédible que foisonnant. Isla Sorna, avec sa végétation luxuriante et ses vestiges industriels rongés par la nature, contraste puissamment avec l’aridité froide de San Diego qui se projette comme une vitrine d’un monde moderne prêt à domestiquer l’impossible. Les costumes imaginés par Sue Moore s’inscrivent dans cette esthétique de vraisemblance. Quant à la direction artistique supervisée par Lauren E. Polizzi, Paul Sonski et William James Teegarden, elle structure avec efficacité les différents espaces narratifs du film. Enfin, John Williams renoue avec l’univers de Jurassic Park tout en le réinventant. Exit les mélodies émerveillées du premier opus et place à une partition plus sombre et rythmée par des percussions tribales. Tout cela est mis au service d’un récit au rythme haletant, porté par une ironie dramatique constante et une succession de scènes périlleuses orchestrées avec une efficacité redoutable. Spielberg déploie un éventail d’ambiances et de situations qui maintiennent le spectateur sous pression tout en laissant émerger des moments de pur émerveillement. De la première apparition des majestueux stégosaures, au safari motorisé à travers les plaines peuplées d’herbivores, emmené par Elvis et Frère Toc. L’évasion chaotique des troupeaux, filmée avec une lisibilité exemplaire malgré la frénésie. L’attaque des deux T-Rex contre le camping-car, qui est un des grands moments du film. Les Compsognathus, tournant autour de leur proie tels des charognards miniatures. La course désespérée dans la jungle, poursuivie par les T-Rex, débouchant sur l’angoissante traversée des hautes herbes baignant dans la brume, où rôdent des raptors invisibles. Cette montée en tension trouve son apogée dans la confrontation directe avec les vélociraptors (de loin mon passage favori), où Malcolm, plus vulnérable que jamais, tente tant bien que mal de survivre dans un chaos total. Seule ombre au tableau, la résolution de cette séquence par l’intervention gymnique de sa fille, toujours aussi difficile à avaler tant elle tranche avec le réalisme ambiant. Et puis, comme sorti d’un autre film, le final à San Diego offre une parenthèse aussi inattendue que jubilatoire. Le T-Rex lâché dans la ville évoque un Godzilla américain quasi parodique, qui pourra en dérouter plus d'un.
- C’est magnifique…
- Oh oui. « Ouh ! », « Ah ! » Ça commence toujours comme ça. Et puis après il y a des « sauve qui peut », et puis il y a des hurlements…
Jeff Goldblum passe au premier plan pour devenir le héros du récit. Un choix audacieux, qui sur le papier est plutôt excellent. Goldblum est égal à lui-même, c’est-à-dire parfait. Sous les traits du professeur Ian Malcolm, il déploie cette décontraction teintée d’ironie mordante qui le rend instantanément iconique. Il traverse ce safari cauchemardesque avec un humour ciselé, livrant des répliques à la fois drôles et acérées, peut-être même un peu trop mises en avant tant le film semble vouloir capitaliser sur son bagout au risque même de dédramatiser certaines tensions. À ses côtés, Vanessa Lee Chester incarne Kelly, sa fille, et apporte une vraie touche d’humanité. Elle humanise Ian Malcolm, qu’on découvre sous un jour plus tendre et contradictoire et moins désincarné que le scientifique cynique du premier volet. Sa réplique : « Tu aimes les enfants mais tu n’aimes pas être avec eux ! », résonne comme un miroir tendu à son père, et apporte une subtilité bienvenue à leur dynamique. Julianne Moore, dans le rôle de la docteure Sarah Harding, campe une exploratrice intrépide débordante d’énergie et de curiosité scientifique. Elle insuffle du mouvement au récit, poussant l’expédition vers l’inconnu avec une soif de savoir presque inconsciente du danger. Mais il faut bien l’admettre, la chimie avec Malcolm ne prend pas vraiment, et leur relation de couple semble plus théorique que vécue. Vince Vaughn, en reporter de guerre reconverti en activiste écolo, est plutôt convaincant. Il campe un Nick Van Owen efficace et plutôt sympathique. Dommage qu’il ne soit pas davantage développé, car son personnage aurait pu offrir un contrepoids intéressant entre l’action et la réflexion écologique. La vraie surprise vient de Pete Postlethwaite. Il est absolument impérial dans le rôle de Roland Tembo, le chasseur professionnel. Dès sa première apparition, on s’attend à un stéréotype de brute cynique, mais il déjoue toutes les attentes. Stoïque, méthodique, mû par un code d’honneur très personnel, il est sans doute le personnage le plus nuancé du film. Sa dernière réplique, sobre et mélancolique, achève de le rendre inoubliable : "J'ai passé assez de temps en compagnie de la mort." Richard Attenborough, de retour en John Hammond, retrouve son personnage avec davantage de sagesse, assombri par ses erreurs passées. Moins flamboyant, mais plus touchant et lucide. Enfin, Arliss Howard incarne un Peter Ludlow délicieusement détestable.
Côté faiblesses, Le Monde perdu se prend plus d'une fois les pieds dans le tapis, multipliant les faux pas et les décisions scénaristiques difficilement compréhensibles, surtout de la part d'un cinéaste de la pointure de Spielberg. On commence avec la scène d'ouverture qui reste, à mes yeux, la pire scène d’introduction de toute la saga Jurassic Park. On y découvre une famille bourgeoise anglaise en croisière, débarquant pour une pause thé sur Isla Sorna. Jusque-là, pourquoi pas. L’idée est même excellente sur le papier, révéler au monde l’existence des dinosaures à travers un incident en apparence anodin. Mais la mise en scène est un désastre. Les acteurs surjouent à un point caricatural, notamment la mère, dont les cris stridents au moment de l’attaque de sa fille par des Compsognathus provoquent davantage le malaise que l’effroi. Et voilà qu’en guise de transition, on enchaîne sur Ian Malcolm baillant dans le métro avec une affiche tropicale en fond. La juxtaposition est censée créer un effet humoristique. Mais au lieu de détendre, ça déstabilise. L’espace d’un instant, on croit presque que Malcolm est un géant qui effraie la mère, avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’un effet de montage un peu paresseux. Là où le premier opus dosait parfaitement le comique à travers les situations et les personnages, ici, on assiste à une avalanche de répliques pour certaines forcées qui, au lieu de détendre, désamorcent toute tension. Certaines scènes basculent même dans l’absurde. Impossible de ne pas évoquer la séquence de gymnastique, dans laquelle une gamine de 12 ans exécute un enchaînement de barres parallèles improvisées pour infliger un high-kick à un vélociraptor de plus de trois mètres et pesant plusieurs centaines de kilos. C’est à ce moment-là que ma suspension d’incrédulité s’écrase pour ne plus jamais se relever. Et puis vient le final avec l’arrivée d’un T-Rex en plein cœur de San Diego. L’idée, en soi, n’est pas mauvaise. Elle sera d’ailleurs reprise dans Jurassic World sous des formes plus abouties. Le problème, c’est la manière d’y arriver. Le tyrannosaure mâle adulte et son petit sont transportés par cargo jusqu’en Californie. Sauf que le bateau s’échoue mystérieusement sur le port car son équipage a été dévoré. Problème, qui a dévoré les passagers ? Le T-Rex n'aurait jamais pu manger tout le monde dans un couloir exigu sans mettre le moindre bazar sur le pont, et puis aurait-il atteint la passerelle de commandement ? Du coup, où sont passés les dinosaures responsables de ce massacre ? Rien ne fait sens.
On sent que Spielberg, malgré tout son talent, a pris des libertés énormes avec la logique du récit, comme s’il s’était dit : "peu importe comment on y arrive, du moment qu’on met un T-Rex dans une ville, ça va marcher". C’est dommage, car ce genre de facilités entache la crédibilité de l’ensemble et réduit l’impact d’un final qui aurait pu être vraiment marquant. Autre élément particulièrement problématique dans ce final, et qui renforce l’impression que l’irruption du T-Rex en pleine ville n’était peut-être pas prévue dans la structure initiale du scénario, avec le sort réservé aux personnages secondaires. On quitte Isla Sorna avec Ian Malcolm (Jeff Goldblum), Sarah Harding (Julianne Moore), Nick Van Owen (Vince Vaughn) et Kelly (Vanessa Lee Chester), tous rescapés du chaos. Pourtant, une fois de retour sur le continent, deux d’entre eux disparaissent purement et simplement du récit, sans explication ils sont évaporés hors champ. Kelly ne réapparaît que dans la toute dernière scène, lovée sur le canapé familial, sans que l’on sache ce qu’elle a fait entre-temps ni où elle a été durant la traque urbaine du T-Rex. On peut encore supposer que son père l’a confiée aux autorités pour la mettre à l’abri du danger, ce qui reste cohérent avec la logique protectrice du personnage. Mais l’absence totale de Nick demeure un vrai mystère scénaristique. Nick est un activiste engagé, un homme de terrain qui n’a cessé de s’impliquer au cœur de l’action. Le voir disparaître sans la moindre justification, sans même une ligne de dialogue pour expliquer son absence ou une scène d’adieu, crée une dissonance flagrante avec tout ce que le film avait construit autour de lui. Spielberg aurait pu, au minimum, insérer une séquence où Malcolm lui demande de veiller sur Kelly pendant que lui et Sarah poursuivent le dinosaure en ville. Cela aurait suffi à boucler l’arc narratif de Nick de manière élégante. Mais non, il disparaît littéralement du montage comme si son rôle s’était éteint avec la jungle. Ce genre de rupture brutale dans le suivi des personnages renforce l’impression d’un troisième acte greffé à la hâte, et nuit à la cohérence émotionnelle d’un récit qui jusque-là avait plutôt bien équilibré ses figures.
CONCLUSION :
Jurassic Park : Le Monde Perdu de Steven Spielberg n’est pas le chef-d’œuvre matriciel de 1993, mais il reste une suite audacieuse, imparfaite, mais intéressante. Spielberg prend le risque de déplacer son regard critique autrement sans plagier son propre film, alimentant le tout à travers une action très présente, voire frénétique. Malgré ses incohérences et ses fautes de goût, le film garde une vraie puissance visuelle et thématique. Plus brutal, plus sombre, plus brouillon, Le Monde Perdu est une suite qui ose bifurquer, et c’est peut-être pour cela qu’elle mérite qu’on s’y attarde.
Une suite ambitieuse, parfois inégale, mais loin d’être anecdotique.
Tu te rappelles ce type, il y a environ vingt ans, je sais plus comment il s’appelait, il a gravit l’Everest sans oxygène et il est redescendu à moitié mort. Quelqu’un lui a demandé : « Pourquoi vous êtes allé là-haut pour mourir ? » Il a dit : « Pas du tout, j’y suis allé pour vivre ! »