Etre venue de Normandie pour assister à une compétition de natation féminine, avoir payé cher son billet, organisé son hébergement, et se voir refoulée au motif que son sac à dos est trop volumineux ? Le Français moyen aurait fait un esclandre. Pas Blandine, qui se résigne à suivre son idole, Béryl Gastaldello, sur son téléphone. Se faire jeter de l'Auberge de Jeunesse où elle crèche au motif qu'au milieu du séjour elle a eu 30 ans, limite d'âge fixée par les statuts du lieu, il y avait de quoi ruer dans les brancards. Blandine, elle, accepte, car c'est une personne qui "respecte les règles". Ce qui, dira-t-elle au policier qui la soupçonne d'être une militante anti-J.O., "demande beaucoup d'énergie".

"T'es une drôle de fille" lui lance Benjamin, cet électricien qui l'a fait pénétrer nuitamment dans l'antre secret d'une piscine olympique. C'est exactement ça : à Paris, et plus encore dans le Paris des J.O., Blandine est décalée. Son physique massif et sa démarche pataude semblent la mettre à l'abri de la drague : le premier garçon qui la branche est un gardien de l'Auberge de Jeunesse, pour lui signifier qu'elle doit partir ; le second sera donc ce Benjamin qui, lui non plus, n'avait pas de visée sur elle. Arcadi Radeff se glisse parfaitement dans la peau de ce garçon mystérieux.

Un personnage comme celui de Blandine est rare au cinéma. La jeune femme est respectueuse d'autrui, sans cesse soucieuse de ne pas déranger, volontiers naïve, souvent premier degré (elle croit que Benjamin lui propose vraiment de "piquer une petite tête" dans la piscine olympique) et elle se satisfait de son sort. Comme Sainte Blandine qui fut jetée dans une fosse aux lions, la nôtre se débat dans cette arène qu'est le Paris des J.O. Elle s'y tient à la lisière des choses : de la foule, de la Seine, des endroits où l'on danse. Le jour où un joli garçon la fait pénétrer au cœur de la machine, elle en est si touchée qu'elle tente de l'embrasser... avant de s'excuser.

"Cette pierre est comme toi : transparente et opaque", lui lance sa demie sœur Julie qui lui offre l'un des bijoux qu'elle commercialise. La formule est très juste : Blandine est transparente parce qu'elle est vraie, opaque parce qu'elle ne se livre pas. Aux côtés de Benjamin, elle va toutefois démontrer qu'elle n'a rien de superficiel : elle sait très bien ce qu'elle veut, en l'occurrence ne pas partager sa vie avec quelqu'un.

Elle est également généreuse : toujours prête à garder Alma, la fille de Julie et de Paul. La première, jouée par une India Hair toujours très juste, est la Parisienne débordée type, entre ses rendez-vous professionnels et ses plans cul trouvés sur Tinder. Le second est un militant anti J.O., engagé contre cet événement planétaire qui invisibilise "ceux qu'on ne veut pas voir" - un peu comme Blandine, que le couple exploite sans vergogne puisque la jeune femme assure que c'est avec plaisir qu'elle garde leur Alma. Ainsi les trois personnages incarnent-ils trois positions par rapport à l'événement : celle qui l'exploite en faisant du business (Julie), celui qui se bat contre (Paul) et celle qui veut profiter de l'événement (Blandine).

Le portrait de cette oie blanche en plein tourbillon plonge dans l'intime, révélant ses failles : Blandine vient de subir une rupture amoureuse. Avec Caroline qui devait l'accompagner à Paris, c'est fini depuis peu. "Je vais essayer de ne plus l'aimer" répond-elle à Alma qui la questionne crûment sur ses sentiments résiduels. On se souvient alors que Blandine avait déclaré admirer Béryl, la championne de natation, parce qu’elle avait réussi à surmonter une dépression.

Souvent, Virginie Cadic choisit de filmer ses personnages de profil afin que l'émotion qui les étreint soit plus effleurée qu'assénée : c’est le cas, par exemple, lorsqu'on voit Blandine rédiger différents brouillons de lettre destinées à Caroline. Cette pudeur s'accorde parfaitement au sujet.

Blandine voulait aussi renouer avec sa demie sœur : c'est ce qu'elle explique, en développant comiquement le sujet, à un journaliste venu l'interroger sur les raisons de sa venue aux J.O. La rencontre tant attendue s'achèvera dans le dur, ce qui n'empêchera pas la Normande de remercier Julie pour son accueil, en suggérant qu'elle est peut-être venue au mauvais moment...

Ainsi, ce qui s'annonçait comme une pochade sur les mésaventures d'une Provinciale bon teint dans la capitale se révèle un bonbon acidulé, la chronique douce-amère d'une solitude contemporaine. Blandine Madec, qu’on avait découverte dans le court-métrage remarqué de Valentine Cadic Les grandes vacances, incarne avec beaucoup de justesse cette trentenaire touchante de simplicité. Notre héroïne n'aura pas vu grand chose des J.O. mais elle ne repartira pas pour autant bredouille de souvenirs. D'une part, restée plantée là lors d'une manif anti-J.O., elle se sera confrontée à un policier agressif, dans une scène assez savoureuse où la jeune femme explique que l'institution devrait plutôt aider tous les gens en souffrance dans la capitale. D'autre part, elle aura rencontré cet étrange garçon, Benjamin, tout aussi opaque qu'elle dans ses motivations : désir de partager sa solitude ? curiosité à l'égard de cette drôle de fille ? Ces deux-là étaient peut-être faits pour s'entendre tant ils jurent avec l'époque. La scène où Blandine affiche un grand sourire derrière le scooter du garçon est assez touchante. Les couleurs franches des rétroviseurs de l'engin, qui renvoient à celles du sac à dos de Blandine, représentent les espoirs dorés de la jeune femme.

Tracer un destin singulier en prenant comme cadre un événement populaire, inscrire la fiction dans un cadre documentaire, c'est ce qu'avait fait Justine Triet avec La Bataille de Solférino, son tout premier long-métrage. Tout comme sa désormais illustre consœur, Valentine Cadic parsème régulièrement ce parcours mélancolique de traits d'humour, bienvenus car, il faut bien le dire, on ne se passionne pas toujours pour ce qui se déroule à l'écran. La force du film, ce portrait en demi-teintes, modeste, tant dans son approche que par sa durée (1h17), d'une personne ordinaire, est aussi sa limite. Souvent, les films peu spectaculaires dévoilent leurs arômes avec un peu de recul. C'est tout à fait le cas ici.

Jduvi
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le 23 juin 2025

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